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2
sur 5

Unanimement applaudi à sa sortie aux Etats-Unis, ce petit pavé (415 pages tout de même) qui s’ouvre par une scène d’anthologie (un professeur de 5ème se fait surprendre en pleine séance de travestissement dans un collège du New Jersey) vaut surtout pour ses deux personnages principaux : d’abord le narrateur, l’aspirant jeune gentleman Louis Ives, une nature docile et idolâtre, sévèrement tiraillée par sa sexualité indécise ; ensuite le vieux Henry Harrison, dramaturge fantasque sans le sou et gigolo asexué de richissimes bourgeoises au bord du cimetière. D’où l’euphémisme du titre. La fascination qu’exerce l’écrivain sur son nouveau colocataire est immédiate ; assez rapidement, s’installe entre eux un curieux rapport de Pygmalion rabaissant à midinette impressionnée et secrètement amoureuse. Sous l’impulsion du maître, tous deux courent les cocktails, s’introduisent frauduleusement dans des spectacles à Broadway, élaborent de très savants subterfuges pour s’attirer les faveurs lucratives de ces dames -et financer accessoirement les vacances du vieux. Moralité : seul l’égocentrique Henry en profite vraiment, au point de reléguer son acolyte plutôt maltraité au rôle d’intendant négligeable que l’on rassasie, chichement, de conseils paternalistes. L’un se livre comme un chien pour soutirer la bienveillance et les confidences de son modèle ; l’autre, malgré quelques éclats de magnanimité, s’emploie à le dénigrer. Et après chaque humiliation subie, Louis s’en va évidemment batifoler avec de réconfortants transsexuels sous hormones femelles (toujours le cliché sur l’humanité débordante des prostituées), à défaut de séduire de vrais femmes qui s’amusent de sa timidité et de son accoutrement de boy scout simili-dandy. Cette rhétorique moyennement astucieuse suinte donc le freudisme facile : déni d’amour, donc recherche de plaisirs apaisants de préférence achetés, donc sentiment de culpabilité, et enfin récidive. On ne se refait pas.

Le charme de cet Homme de compagnie ne se prolonge malheureusement pas au-delà de ses 200 premières pages. L’étape de la découverte des deux énergumènes passée, le récit tourne en rond, se tasse, et nous ressert la même antienne sur les tourments psychiques d’un jeune gentleman en quête d’identité sexuelle. Ce travers aurait pu être masqué par l’humour évident de Ames (il n’y a qu’à lire l’intitulé des sous-chapitres), par sa maîtrise des dialogues ou par cette poignée de personnages assez extravagants qui traversent le récit. Mais toutes ces trouvailles se diluent progressivement dans une narration d’une longueur injustifiée. Tout cela peut donc vite agacer ; mais tout cela risque aussi de plaire aux férus de la citation « habile », qui ne manqueront d’ailleurs pas de consigner les nombreux aphorismes prononcés par Henry dans leur cahier de « réparties ».