Ecrite alors qu’il livrait sa dernière bataille contre le cancer, l’autobiographie de J.G. Ballard est guidée par l’énergie presque juvénile d’un homme simple à la détermination hors du commun. La Vie et rien d’autre ou la confession candide d’un visionnaire, exposé très tôt à l’envers du monde et qui, devenu adulte, en exposa à son tour la morbide antimatière. Son cancer, dépisté en 2006, n’occupe que les deux dernières pages du livre et le titre original, Miracles of life, est une référence à ses trois enfants. Le récit de la vie de James Graham Ballard, né en 1930 à Shanghai, est donc surtout celui d’une éducation continue faite d’expériences de première main, qui expliquent en grande partie l’anticonformisme d’un écrivain plus isolé du monde des lettres que sa notoriété tardive auprès du grand public ne le laisserait penser.

Le début du livre fait logiquement le tour d’une enfance asiatique qui « culmine » avec l’occupation japonaise. Les lecteurs d’Empire du soleil, son roman initiatique situé à Shanghai, s’amuseront des potins que Ballard s’amuse à laisser filtrer ici sur la vie dans les camps (Ballard, on le découvre, aimait, comme tout bon écrivain anglais, les potins de tous ordres). Le livre s’amuse de ses compatriotes émigrés et alcooliques, ces adultes généralement aveugles au déclin d’un Empire britannique battu en Asie comme il le sera au cours des décennies suivantes dans le reste du monde. De la vie à Lunghua, le camp où il fut emprisonné avec sa famille pendant deux années de guerre, il retient la joie d’une existence libérée des contraintes : « Lunghua était une sorte de prison, mais c’est une prison où j’ai trouvé la liberté ».

Les années de formation qui suivent son retour en Angleterre sont essentielles : Ballard étudie la médecine à Cambridge, prend des cours d’anatomie, apprend à « cadrer » son imaginaire. En 1953, il est envoyé sur une base militaire de l’OTAN au Canada où il dévore les magazines de science-fiction américains. C’est là qu’il découvre « la forme » qui deviendra la sienne. « La science-fiction avait une vitalité extraordinaire. Elle reconnaissait un monde dominé par la publicité, et la mutation des démocraties en agences de relations publiques ». Cette civilisation « de voitures, de bureaux, d’autoroutes, de compagnies aériennes et de supermarchés » deviendra la matière brute de ses livres, ceux de la Trilogie du béton notamment : Crash, I.G.H. et L’Ile de béton. Dans La Vie et rien d’autre, Ballard rappelle aussi combien son travail s’est inscrit dès cette époque en porte-à-faux d’une fiction, celle des 50’s, qui tournait justement le dos à ces mutations : « Personne dans les romans de Virginia Woolf ne faisait le plein d’essence ; personne chez Sartre ou Thomas Mann n’allait chez le coiffeur, et dans les romans d’Hemingway après-guerre, personne ne se souciait de l’exposition prolongée à l’imminence d’une guerre nucléaire. Le monde de tous les jours : c’est cet espace que la science-fiction avait investi comme champ d’exploration ».

On sait ce que Ballard fit de ces réflexions précoces : comme Philip K. Dick, il sut rapidement se détourner de la robotique ou de l’aventure spatiale pour réconcilier science-fiction et anticipation et ramener vers la sphère individuelle, voire intime, l’aliénation de l’homme face à son environnement. S’il n’ajoute rien ou presque au corpus de l’oeuvre, La Vie et rien d’autre témoigne de l’exubérance de ce gentleman anglais qui sut extraire la littérature de l’ornière du Moi pour la confronter aux contradictions douloureuses et magnifiques du monde réel.

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