Un prétexte improbable, une histoire à tiroirs, un décor exotique, des références solides, une langue précise et agréable, beaucoup de souffle, quinze ans de travail (766 pages, sous l’une des magnifiques couvertures, on ne le dira jamais assez, dessinée par David Pearson pour Zulma) : Là où les tigres sont chez eux est bel et bien une curiosité, sans doute l’un des livres qui a le plus fait parler de lui avant la rentrée, et qui s’impose en effet, après lecture, comme l’une des meilleures surprises de la saison. Le prétexte, donc, est historique : ce sont les mémoires de Caspar Schott, jeune disciple du fameux et authentique père jésuite Athanase Kircher (1602-1680), vedette intellectuelle de la Renaissance, sorte de génie encyclopédant et autodidacte qui a couru l’Europe et touché à tout, de la linguistique à la mathématique, de l’astronomie à l’alchimie, de la médecine à la zoologie. Présenté par Umberto Eco comme le plus contemporain de nos ancêtres, l’admirable et sentencieux Kircher se targuait de parler chinois, a tenté de déchiffrer les hiéroglyphes, a inventé des dizaines de machines (dont l’une, nommée « orgue mathématique », aurait plus ou moins préfiguré l’ordinateur), a écrit quarante traités, a correspondu avec Papes et Empereurs et côtoyé le gratin mondain de son siècle, tout en proférant par ailleurs diverses sottises poétiques et charmantes, en faisant une confiance aveugle à sa logique personnelle et aux Saintes Ecritures. A Rome, on peut toujours visiter ce qui reste du « Musée du Monde », le cabinet de curiosités qu’il a fondé en 1615 et qui rassemble les objets bizarres que lui expédiaient ses confrères jésuites depuis leurs terres de mission autour du monde.

D’un côté, donc, Là où les tigres… (titre tiré de la citation de Goethe placée en exergue) consiste dans le manuscrit de l’imaginaire Caspar sur les aventures du vrai Athanase, qui courent par épisodes tout au long du livre. De l’autre, Blas de Roblès entrelace plusieurs histoires contemporaines : celle d’Eleazard, correspondant de presse installé au Brésil, qui travaille précisément sur le manuscrit de Caspar, en tentant d’y démêler le vrai du faux ; celle d’Elaine, sa femme, une anthropologue baroudeuse qui crapahute dangereusement au fin fond de la forêt amazonienne ; et celle de Moéma, sa fille, étudiante bisexuelle et libertine qui profite avec insouciance de sa jeunesse et prise les capsules de LSD. Tous ces fils se croisent et s’entrecroisent avec des personnages secondaires à foison pour former un gros livre choral sous le soleil trouble du Brésil, mélange baroque et séduisant de roman picaresque et de récit d’aventures (avec quelques tableaux sinistres du quart-monde et des bidonvilles sud-américains pour lester le tout), entre Umberto Eco et Philippe de Broca, Verne et Calvino (lequel fait bien sûr partie de la poignée d’auteurs cités par Blas de Roblès, en compagnie de Borges, Flaubert et Caillois), un jeu de construction littéraire multicolore où l’on saute sans cesse d’un genre à l’autre, d’un récit au suivant, avec les notations des carnets intimes d’Eleazard en guise d’interludes. Difficile de résister au plaisir ludique que procure ce livre hors normes, magique et aberrant, improbable et entraînant, qui fonctionne un peu à la manière d’un feuilleton, en relançant perpétuellement son lecteur. Dans le civil, si l’on peut dire, Blas de Roblès est archéologue, discipline qu’il a abondamment pratiquée en Lybie (en premier lieu sur le chantier des « fouilles sous-marines d’Apollonia de Cyrénaïque, de Leptis Magna et de Sabratha en Tripolitaine », révèle sa biographie : rêvons un peu) et qu’il vulgarise à travers ses ouvrages spécialisés. Tout comme lui creuse les dunes pour y trouver des cailloux pleins d’histoire, on relira sans doute un jour ce beau pavé pour découvrir quels joyaux il a enfouis dans son texte et qu’on n’a pas vus à la première – et inoubliable – visite.

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