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3
sur 5

De livre en livre, Iegor Grand impose son univers burlesque et décalé, bourré de trouvailles plus ou moins surréalistes en face desquelles ses héros tâchent de faire bonne figure. Parfois, c’est irrésistible (l’hilarant Spécimen mâle, dans lequel il imaginait la vie sur terre après que les femmes en ont tout à coup disparu) ; d’autres fois, c’est tout juste divertissant (O.N.G. !, son plus grand succès, qui a récolté le Grand Prix de l’humour noir en 2003), voire complètement anecdotique (le très dispensable Truoc-nog, satire gentillette du Prix Goncourt et de ses plantages successifs). La cuvée 2005, elle, mérite qu’on s’y arrête : derrière son titre bizarroïde, Jeanne d’Arc fait tic-tac est un joyeux morceau de dérision autour des clichés véhiculés par l’Amérique (« là-bas », toujours en italiques), par l’anti-américanisme hexagonal et par l’odieux impérialisme culturel, gastronomique, littéraire ou sportif dont se rendent coupables les « dollars » (vous pouvez aussi les appeler « big-macs ») depuis plus d’un demi-siècle. L’histoire commence dans un troquet, quelque part sur une île française de la côte Atlantique : agglutinée autour du zinc, l’assistance écoute religieusement les bonnes histoires de l’Oncle Guillaume, le conteur du coin.

Des histoires qui auraient pu fournir la matière d’un petit recueil de nouvelles, mais que Iegor Gran a préféré fondre dans un roman et mettre dans la bouche d’un narrateur pittoresque. Leur point commun ? Toutes ont trait à un objet ou une coutume venus de « là-bas », c’est-à-dire des Etats-Unis : une paire de Nike à 200 € qui réduit son propriétaire en esclavage pédestre, un billet vert qui pompe le sang de celui qui l’a dans sa poche, un traitement de texte qui se transforme en Big Brother et modifie certaines phrases de son propre chef, un manuel d’histoire new-look qui réinterprète tout le XXe siècle au profit de l’Amérique et autres saynètes du même tonneau. Gran ne manque pas d’imagination, et son collier de nouvelles est sans doute la meilleure partie du roman. Tout n’est certes pas d’une élégance folle, et l’on trouve là-dedans un bon paquet de lieux communs, de facilités langagières et de petits dérapages inutiles (jeux de mots sur « Bush » : « Busherie », « le roi Ubush », « Babushka » et « Bushenwald ». Sans commentaires) ; la verve de l’auteur et la drôlerie de l’anti-mythologie américaine qu’il façonne au gré des racontars de l’Oncle Guillaume, lequel pousse la peur fascinée du nouveau monde jusqu’à la littérature (une photo d’Hemingway placée sur le bureau d’un écrivain français communique par télépathie avec « là-bas » pour plagier ses idées), font qu’on se laisse prendre sans hésiter.

La deuxième moitié du livre, en revanche, tire un peu la ligne : Gran imagine que la Vieille Europe, exaspérée par l’arrogance tous azimuts du pays de l’Oncle Sam, décide de lui donner une bonne leçon et envoie ses troupes pour l’envahir. Renversant l’actualité récente (l’intervention américaine en Irak) comme une boule à neige, le romancier refait gaiement le monde en confiant aux soldats français la lourde tâche d’exporter la culture aux Etats-Unis de la même manière que les Etats-Unis exportent la démocratie hors de chez eux. « Ne pas détruire, substituer. Tel est le mot d’ordre, et ça marche. Signoret à Monroe, Douillet à Schwarzenegger, le jambon-beurre au Big Mac. Bien sûr, de temps en temps, on tombe sur des difficultés. Personne n’est à l’abri d’un forcené, surtout dans ce pays au climat si démesuré ». Visiblement moins inspiré qu’au départ, Gran étire sur 150 pages ce qu’il aurait pu condenser en moins ; il ne manque pas d’en profiter pour mettre à l’œuvre son don pour le comique de situation, version comédie militaire, mais on finit par se lasser. Jeanne d’Arc fit tic-tac est un roman inégal et un peu foutraque, truffé d’autant de gags imparables que de blagues à deux francs mais qui, au moins, a l’immense mérite de ne pas se prendre au sérieux et de faire preuve d’infiniment plus d’imagination que la moyenne. Rien que pour ça, on envahit volontiers la Floride avec lui, baguette sous le bras et fusil en main.