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4
sur 5

Le Gardien de musée, traduit voici trois ans, avait fait forte impression et imposé le nom de Howard Norman parmi ceux des écrivains anglo-saxons à suivre ; L’Obsession de L., conclusion d’une trilogie canadienne (mêmes lieux, même époque) dont on attend d’ores et déjà impatiemment l’élément manquant, s’inscrit dans la même veine étrange et intrigante, aux frontières du fantastique et du polar. Le décor n’a pas changé : la ville d’Halifax, Canada, au tournant des années 1930. Le narrateur, Peter, abandonne son travail au journal local pour rejoindre un photographe et devenir son assistant, dans un patelin paumé au fin fond du Manitoba. L’homme s’appelle Vienna Linn et vit dans un hôtel avec sa compagne, Kala, une spécialiste du phénomène de la « photographie d’esprit » : l’apparition de la silhouette d’un mort sur un cliché lors du développement. Une relation bizarre s’installe dès le premier jour entre le jeune narrateur, son employeur et la femme de celui-ci : Kala propose à Peter de la rejoindre dans son lit, Peter subit les caprices et lubies professionnelles de Vienna, Vienna et Kala, bien qu’époux, engagent un jeu de prise de distance et de haine réciproque. Kala finit par révéler à Peter la véritable nature du travail de Vienna Linn : pour fournir à ses riches clients de véritables « photographies d’esprit », Vienna organise délibérément des accidents (sabotages de trains, d’avions et autres) et photographie les lieux immédiatement après, en espérant voir sur l’image une fois développée les formes fantomatiques des spectres des victimes fraîchement tuées par sa faute.

Avec le même sens de la mise en scène et la même propension à l’étrangeté que dans le Gardien de musée, le romancier canadien mélange les registres avec habileté et imagine une intrigue à la fois solide et particulièrement originale. C’est une nouvelle fois le thème de l’image qui constitue le fil directeur d’une histoire empruntant autant au fantastique qu’au roman noir ; autour d’un petit nombre de personnages très finement dessinés, Norman laisse libre cours à son imagination et double son récit d’une réflexion subtile sur la photographie et l’obsession de l’art en général. L’aspect très cinématographique et imagé de l’écriture (le narrateur ne cesse d’imaginer des légendes à toutes les scènes qu’il voit, et tous les chapitres sont intitulés sur ce mode : « Vue de Kala Murie enjambant sa robe noire », « Portrait d’un homme dangereux ») invite aux comparaisons filmiques ; si l’atmosphère du livre, son époque (les années trente, donc) et l’élégance de son style font songer aux Autres, le fond de l’intrigue n’est pas sans rejoindre celui d’Incassable, et les personnages secondaires semblent tout droit sortis d’un film des frères Coen. Parallèles relatifs qui ne sont pas, on s’en doute, pour diminuer la parfaite originalité de l’univers d’Howard Norman, dont on retrouve au demeurant avec plaisir le goût des noms bizarres (au Ovid Lamartine du précédent roman succède le mystérieux Radin Heur) et des détails qui tuent. Inquiétant, surprenant, envoûtant, comme une vieille photo noir et blanc avec quelque chose qui cloche.