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En 1895, quand Henry Leyret écrit En plein faubourg, Notations d’un mastroquet sur les mœurs ouvrières, il ne peut imaginer l’histoire qu’aura le livre. Peu ou pas connu du grand public, En plein faubourg est pourtant un ouvrage de référence, abondamment utilisé par les historiens qui y voient un témoignage surprenant sur la société ouvrière. La démarche d’Henry Leyret semble être pour beaucoup dans cette réussite. Alain Faure, préfacier de l’actuelle réédition nous la présente en ces termes : « Dès lors, quelle est l’originalité du reportage de Leyret ? Le sérieux même de l’entreprise et l’intelligence de l’auteur. Il ne s’est pas contenté d’enfiler un bleu de chauffe et de visser une casquette d’ouvrier sur sa tête pour entreprendre à la hâte une sorte de « micro- comptoir », mais il a pris patente, bricolé une installation, et, cinq mois durant, fait le bistrot, ou employons le terme usuel de l’époque, le marchand de vin. » Journaliste, notamment à l’Aurore de Clemenceau, le but de Leyret est de produire un document « objectif » sur les ouvriers, plus que jamais perçus en cette fin de XIXe siècle où le capitalisme triomphe, comme les « ennemis de l’intérieur ». L’originalité de l’entreprise de Leyret c’est l’enquête de terrain et l’observation participante qui font d’En plein faubourg, un des premiers reportages d’investigation d’envergure. Cette démarche active a permis à Leyret de pénétrer l’opacité d’un monde ouvrier méfiant qui ne s’entrouvre, depuis l’écrasement de la Commune de Paris, que pour les siens et d’approcher une véritable parole populaire. Loin des classes dangereuses si souvent décriées, ce sont les classes laborieuses que Leyret rencontre dans son estaminet. Cette rencontre lui permet d’ailleurs de corriger, par l’observation in situ, un certain nombre de préjugés et notamment celui de leur alcoolisme chronique qui l’avait pourtant justement conduit à ouvrir un bistrot avec l’espoir de « les trouver au naturel ».

Ce que Leyret découvre stupéfait, a contrario de tout ce qu’on avait pu lui apprendre, c’est que l’ouvrier boit peu et que le café, loin d’être l’espace de dépravation décrit par la morale bien pensante, est plutôt un lieu de passage où l’on s’arrête sur le chemin qui conduit de l’usine au logement et un lieu de sociabilité où l’on chante, où l’on discute, où l’on fait de la politique et où il arrive aussi parfois que l’on tombe amoureux… Il dresse aussi un portrait saisissant de ce que fut le faubourg St-Martin, de la vie grouillante qui s’en échappait, de la pléthore de cafés, des chevaliers de la cloche qui déménageaient la nuit venue les malheureux qui ne pouvaient plus payer leurs loyers… Sans être exhaustif sur la question de la société ouvrière, le livre de Leyret propose une nouvelle manière de voir, finalement assez vivifiante, au regard de ce que pouvait être, sur le sujet, la littérature de l’époque : « Dès lors, sous la menace des batailles sociales prochaines, cette question m’obséda : approcher l’ouvrier, l’étudier chez lui, au repos, loin de l’atelier déprimant, loin des réunions publiques menteuses, se mêler à ses misères, rire et pleurer comme lui…près de lui, pour le connaître. »