Un fait divers spectaculaire : forcée à la fellation par son flirt d’un soir, une jeune femme mord l’agresseur dans sa virilité et précipite son gland dans le caniveau. Le tour de force d’Héléna Marienské : huit pastiches qui rôdent autour de cette idée de virilité tombée à terre et confirment son talent d’écriture. A la manière de Houellebecq, pour dépeindre la funeste ascension d’un écrivain pervers et manipulateur ressemblant cruellement au pastiché. Avec le français de Montaigne pour mettre en scène ce qui demeure le fil rouge de l’oeuvre – la fameuse fellation-guillotine qui semble follement amuser l’auteur. Le Degré suprême de la tendresse permet aussi de découvrir Christine Angot au sommet de son art : petit chef-d’oeuvre de six pages remplies d’angotismes plus vrais que nature, « La Barbe » abrite notamment ce joyau : « Que j’ai tout de suite compris qu’on voulait me tuer, dès que la littérature a marché, dès que ma vie a pris sa forme sur ce socle de phrases, ça c’est immédiat et important. Ça, ça mérite que je m’y arrête et que j’y fasse tourner mes mots : hommes, femmes, père, mère, amie, amante, banquiers, éboueurs, carreleurs, acteurs, chanteurs, people comme on dit, gars du monde entier, ils voulaient m’avoir. Eux l’ignoraient, plus ou moins, mais comment l’aurais-je ignoré, moi ? » Il y a tout de la petite Christine dans ces trois phrases : le besoin avoué et compulsif d’utiliser autant de virgules que de mots, l’érotomanie la plus grossière, un brin d’illettrisme, l’antique lutte entre le Moi et le « Ça, ça ».

Autre figure de la littérature contemporaine, Vincent Ravalec prête son nom pour la pièce qui justifie le qualificatif de tour de force. Toute oeuvre de Ravalec tombe des mains au bout de dix pages, en moyenne ; celle-ci en compte quarante et se lit d’un trait. La tendresse s’abat également sur Georges Perec, ce qui ravira les inconditionnels des jeux de mots, onomatopées et autres bidouilles de celui qui fit disparaître une voyelle. Prouesse reconduite ici avec une adéquation formelle qui semble coller à la plume de l’auteur pour en alimenter le fond. « Fin, ton machin, parfait, divin, ton salami ! Miam, miam ! Goût maximum ! ». Le Degré suprême de la tendresse se forge au gré de huit actes qui le constituent comme autant de parties d’un tout délirant et hypnotique. Le choix du pastiche pouvait rendre méfiant concernant une seconde publication mais Héléna Marienské dissipe les doutes en imposant son univers hétéroclite aussi aisément que dans Rhésus. Pour exemple, cette énième mise en bouche qui finit sans queue, une fable à la façon de La Fontaine : mêlant joyeusement le trait classique et les écrits plus osés du célèbre moraliste, la chose se conclut comme on s’en doute – « L’orante poursuit donc louanges et caresses / Tant et tant / Que d’un coup de dent / Elle met fin à ses tendresses ». Du plagiat psychique, ou on ne s’y connaît pas.

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