A priori, il n’y a pas de quoi vibrer à la lecture de ce court roman, banalement construit autour d’une enfilade d’instants vécus par un Tunisien émigré en France. Parmi les figures passées dont il se remémore les frasques tout en feuilletant en pleine nuit son carnet d’adresses émergent pourtant des personnages denses et touchants. Ils le sont d’autant plus qu’Habib Selmi les plante avec une indéniable aisance et un redoutable sens de la simplicité. Ainsi en va-t-il du charmant personnage de Souad, ancienne membre de l’Association des Tunisiennes émigrées, qui initie le narrateur à l’amour mais dont les silences ne laissent rien présager de bon pour leur avenir. Elle qui transpire la sensualité nourrit en fait le regret de n’avoir pas perdu sa virginité avec l’homme qu’il fallait, un infirmier qu’elle a aimé à l’âge de 14 ans… C’est classique, avec une certaine naïveté même, mais ça passe bien grâce à la cohérence de ce roman tirant toujours la fiction vers le plus vraisemblable. Autre personnage intéressant, dans lequel certains Tunisiens pourront sûrement se reconnaître (non sans grincer des dents) : Hamouda. Logé dans un appartement de la Somacotra, ce mari éperdument jaloux use de fins stratagèmes pour surveiller sa femme et s’acclimater à la vie française. Si Souad et Hamouda affrontent différemment les galères du quotidien, il n’en reste pas moins chez eux une constante : en devenant maîtres de leurs vies, la carapace de leur existence n’a fait que se durcir, et leur mystère s’épaissir.

Ces carapaces, le romancier parvient toutefois à en percer les premiers signes de formation à travers des scènes âpres ou sensibles. Elles le sont d’autant plus que convoquer comme le fait le narrateur le souvenir de ces êtres de passage dans sa vie ne lui remonte au final guère le moral, renforçant au contraire son sentiment de cloisonnement et d’impossible légèreté. Lui-même natif de Kairouan et installé à Paris depuis les années 1980, Selmi a donc le mérite de parler de ce qu’il connaît, à savoir le déracinement et ce qu’il peut engendrer chez chacun. Nul penchant nostalgique pour autant : plutôt des trajectoires biaisées, ouvertes ou fuyantes, que l’auteur pointe avec intelligence. Et non sans une certaine noirceur, ce qui confère encore plus de densité à cette Nuit de l’étranger, le meilleur de ses romans (il en a écrit sept) depuis Le Mont-des-Chèvres, traduit de l’arabe en 1999.

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