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3
sur 5

Comptez une centaine de pages pour vous acclimater au monde littéraire étrange et décalé de Gus Van Sant et à l’ambiance surnaturelle de ce roman largement lié à son film culte, My own private Idaho : même structure éclatée en cut-up amoncelés, même relation homosexuelle masculine comme point nodal de l’histoire et surtout, sous un pseudonyme sans mystères, même héros disparu -l’acteur River Phoenix. Dans Pink, il s’appelle Felix Arroyo, est idolâtré par toute une génération et vient de mourir d’une overdose le nez dans le caniveau, devant une discothèque à Los Angeles. Felix avait gravi les échelons de la gloire en tournant dans les films publicitaires (les infommerciaux) du narrateur, Spunky Davis, lequel nourrissait à l’endroit de son protégé une obsession amoureuse et sexuelle qui éclabousse tout le texte. Nous sommes à Sasquatch, en Oregon, où Spunky, à un peu plus de cinquante ans, essaye d’oublier Felix et travaille au scénario grâce auquel il espère marcher sur Hollywood. C’est là qu’il rencontre Jack le blondinet, quasi-sosie de Felix : il en tombe forcément amoureux sur-le-champ et fait ainsi la connaissance de son copain Matt (brun -comme Keanu Reeves, bien sûr, deuxième figure de My own private Idaho). Là où tout se complique, c’est dans la véritable identité des deux jeunes gens et dans leur objectif : Jack et Matt sont les messagers de la dimension Pink et ont rejoint notre réalité pour embarquer Spunky dans un périple transcendantal à travers l’espace et le temps.

Fiction délirante où se télescopent sans cesse les différents niveaux narratifs accumulés en strates par Van Sant, Pink cache un travail réflexif à la fois loufoque et curieusement sérieux sur l’image, le temps, le film. Son écriture déglinguée mêle le léger flottement d’une narration complètement détachée, une série d’effets typographiques et de notes de bas de page et, pour finir, tout un tas de petits mickeys tremblants dessinés de sa propre main et qui parsèment le récit en en faisant une véritable expérience visuelle (sans compter la présence invariable, en bas à gauche, d’un binoclard stylisé dont les apparitions forment un dessin animé lorsqu’on dévide les pages). Déconstruction absurde de notre monde de l’image et de la séparation qui le caractérise, variation satirico-théorique sur la métaphysique du cinéma, ce roman déjanté permet aussi à l’auteur de composer une histoire tragique sur les thèmes classiques de l’amour et de la perte, évoquant implicitement au travers de personnages transparents les figures de River Phoenix et Kurt Cobain. C’est ça, Pink : une couverture jaune avec plein de trucs dingues derrière, un mix stylistique entre Warhol, Burroughs et Tom Robbins, une gigantesque allégorie farfelue gorgée de théorie cinématographique et de pop culture. « Nous sommes dans le Pink. Dimension, Existence, Culture et Identité, toutes se brisent en éclats et sont laissées en arrière. » Comme dans un bon trip.