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« L’acte de se déplacer autour d’un objet pour le saisir à partir de plusieurs angles successifs fusionnés en une seule image ». C’est la définition du cubisme. Si Barcelone était cette « seule image », Barcelona serait une œuvre cubiste. Le nouveau roman de Grégoire Polet se présente comme une chronique fictive à Barcelone, de 2008 à 2012, dont la suite des chapitres fait sens jusque dans l’alliance poétique de leurs titres : « Les uns/ Les autres/ À la recherche d’eux même/ Tous en un seul corps/ Sur le chemin perdu/ De l’innocence/ Le visage en pleurs/ D’amour et de révolte/ Tourné vers sa fin dernière/ Dans les étoiles ». Grégoire Polet modélise ainsi une Barcelone minimaliste aux multiples facettes, parfois sur le mode de la correspondance, parfois par oppositions, toujours par jeux d’inversions systématiques. Sur le modèle de la Sagrada Familia, labyrinthique et vertigineuse, faite de détails contradictoires et de symboles fédérateurs, Barcelona ! aspire dans les ruelles de la ville, ses couleurs pâlies par le soleil, ses pavés témoins d’une riche Histoire, parmi ses riverains et de ses personnages phares. « Gaudi c’est comme El Greco. Pour lui, la réalité spirituelle est plus réelle, beaucoup plus forte, que la réalité matérielle. L’aspiration du ciel, céleste, beaucoup plus puissante que la pesanteur terrestre, mondaine. Quand on approche de la Sagrada Familia, en marchant, ce qui n’est pas normal, c’est qu’on ne tombe pas dans le ciel… ».

Barcelone, 2008 à 2012, donc : quatre ans au cours desquels on observe une vingtaine de personnages dans une Espagne en crise, où le chômage explose, la politique déçoit, la presse décline et les indignés se lèvent. Quatre années de brèche. Prenons Bergonia, héroïne qui refuse sa bourgeoisie et son destin choisi par un père politicien. Elle trouvera la force de s’opposer à lui, comme une Antigone contemporaine. Son choix était fait lorsqu’elle avait malencontreusement donné ses clefs d’appartement à un mendiant, au lieu des quelques pièces prévues, préoccupée par son départ à New York. Tel était le désir de son père, bercé par l’american dream. Son appartement est cambriolé, son passeport volé : impossible de se rendre aux Etats-Unis, son destin est à Barcelone. Elle y deviendra une icône politique, malgré ses rêveries cachées de vie domestique.

D’autres personnages fuiront, eux, cette ville de tous les possibles, et trouveront leur issue dans un ailleurs incertain. Le roman s’ouvre ainsi sur le départ du père Catala : une foule est réunie sur le port de Barcelone pour dire adieu à cet homme parti naviguer en solitaire et qui ne reviendra peut-être pas, ou plus sous la même forme. Blanca, elle, s’est résolue à se marier avec un homme droit et à vivre, à 24 ans, un destin de jeune épouse illusionnée. Quant à Albert, il sort de sa solitude grâce à un jeune couple et leur fille, qu’il garde de temps en temps, écho à sa propre progéniture aujourd’hui partie capturer les injustices du monde pour des journaux, ignorant sa maladie.

C’est, au fond, une symphonie. Un roman qui témoigne d’une Europe en crise, aussi, économiquement, culturellement. Une Europe pleine de contradictions, qui peine à trouver son unité et qui résiste, entre traditions et modernité. Entre histoires individuelles et Histoire collective, existences rivées au piquet de l’instant et destins voués à l’abstraction, Polet multiplie les niveaux d’interprétation. Barcelona !, c’est un tableau poétique, finalement encourageant, quand on regarde la réalité politique espagnole. « À l’époque où nous vivions dans les arbres, écrit Polet, nous appelions naïvement la terre “l’ailleurs”, l’ailleurs impossible, l’ailleurs inutile, l’ailleurs qui n’était pas pour nous ».

 

Crédits photo : C. Hélie pour Gallimard 

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