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Démonter les croyances modernes en la sainte Science ou la tyrannie de la Raison, telle est la mission de George Steiner. Car chez ce logocrate dont la droiture fait exception, le dialogue avec les classiques est incessant (et fructueux). Ne refusant jamais aux mots leur part divine, il rejette le nihilisme de l’époque (tout comme les ravages qu’il a pu faire chez les « penseurs » de la Nouvelle critique, du structuralisme ou de la déconstruction). Empruntant à la tradition hébraïque et aux terres d’exil (il fut contraint par le nazisme à fuir l’Autriche avec sa famille) son art du sens, il raconte dans cette autobiographie intellectuelle d’une lucidité exemplaire -et sans coquetterie- ce que fut son cheminement. De l’enseignement qu’il reçut à Paris et aux Etats-Unis à ses années de professorat en Angleterre et à Genève. La découverte de la force des livres, l’apprentissage de plusieurs langues le conduiront tout naturellement aux grands mythes survivant dans notre imaginaire. Ainsi : « Tout au long de ma vie, j’ai essayé de jouer les agents doubles ou triples, cherchant à suggérer à une grande langue et à une grande littérature la nécessaire présence de l’autre. » Aussi, son œuvre, loin de tout jargon mortifère, de toute prétention à réduire les grands livres à une glose infinie, emprunte-t-elle des chemins de traverse. Les nouveaux clercs ne s’en sont toujours pas remis. Car George Steiner est ce que l’on appelle communément un esprit libre. Combien sont-ils à mériter ce titre parmi nos élites ?