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François Taillandier achève sa sa trilogie médiévale avec le superbe Solstice. Un roman où il transcende sa matière historique pour poser les questions éternelles du temps, de l’écriture et de l’ambiguïté des destinées humaines.

Après les cinq romans du cycle « La Grande Intrigue », qui étudiaient les transformations à l’œuvre au début du troisième millénaire, François Taillandier a délaissé le roman « classique » (genre qu’il avait d’ailleurs largement fait dérailler pour les nécessités de cette suite ambitieuse) en vue d’opérer un retour aux origines de l’Europe et de notre civilisation, depuis la chute de l’Empire romain jusqu’à l’Empire d’Occident restauré par Charlemagne. De ces âges obscurs, en grande partie inconnus, aux contours très indistincts, il a tiré, plutôt qu’une fresque historique, une fascinante méditation polyphonique sur cette période à la fois longue, précaire, troublée et transitoire, propre à autoriser une vaste mise en perspective. À travers des figures ressuscitées ou imaginées avec finesse et sensibilité, qu’il s’agisse, ici, de Pelayo, d’Abdéramane, d’Eginhard ou du mythique Juif errant, cette méditation offre un recours tout à fait précieux pour penser les bouleversements du monde contemporain en crise, en repassant par ses origines. Entretien avec un contemplateur diachronique.

CHRO : Ce troisième volume de votre trilogie sur le haut Moyen Âge s’intitule Solstice, en référence à celui d’hiver, quand la lumière renaît au cœur des ténèbres. N’est-ce pas le symbole qui pourrait résumer le sujet des trois livres : comment la lumière de la connaissance et de la civilisation a pu reparaître après les âges sombres qui suivent la chute de l’Empire romain, la période étudiée allant de celle-ci à ce que les historiens ont pu appeler la « renaissance carolingienne » ?
François Taillandier : Oui, cela peut certainement s’appliquer à l’objet ou au sujet des trois volumes. Mais il ne faut pas oublier qu’il y a deux solstices dans l’année. C’est un rythme temporel très ambivalent, auquel je suis personnellement de plus en plus sensible. Au solstice de juin, la lumière est à son maximum d’intensité, les soirées n’en finissent plus ; mais dès le mois d’août, on commence à sentir que la nuit travaille. « Bientôt nous entrerons dans les froides ténèbres », disait Baudelaire. L’autre solstice, celui de l’hiver, nous plonge dans l’ombre et le froid, mais nous savons que la lumière va renaître – et nous savons aussi que c’est pour cela qu’on y a placé la Nativité. Bref : à tout instant, la mort est à l’œuvre dans la vie, et la vie dans la mort. Mes personnages subissent de plein fouet cette ambiguïté dans le plan de l’histoire et du destin. Au soir de sa vie, la reine lombarde Théolinda voit tous ses efforts compromis, son peuple se livre à nouveau à ses mauvais penchants. L’empereur Héraclius, auréolé de sa victoire décisive contre l’Empire perse, voit surgir l’invasion arabe qui lui est incompréhensible. Dans ce troisième volume, le vieil Eginhard, qui a consacré sa vie et ses forces à l’empire de Charlemagne, voit celui-ci se disloquer, en proie aux rivalités des descendants de l’empereur. Tout renaît pour sombrer à nouveau. D’où la désespérance finale incarnée par mon Juif errant. Au fond, alors même que mon inspiration est chrétienne (c’est-à-dire qu’elle mise sur la linéarité de l’histoire), on pourrait prouver que je suis hanté par une vision païenne, celle du cycle, de la fatalité, de l’éternel retour. Il n’y a bien que Nietzsche pour avoir tenté de faire de l’éternel retour une bénédiction…

« À tout instant la mort est à l’œuvre dans la vie, et la vie dans la mort. Mes personnages subissent de plein fouet cette ambiguïté dans le plan de l’histoire et du destin »

C’est l’un des « miracles » de ces livres : vous parvenez à rendre sensible et convaincant le rapport au monde qu’entretiennent ces hommes pourtant si éloignés de nous, en nous transposant dans leur mentalité avec beaucoup de finesse. Or, l’un des travers principaux de l’époque n’est-il pas justement une vision systématiquement anachronique des choses, qui prétend juger les hommes du passé à l’aune des obsessions actuelles ?
Oui. Si l’on veut comprendre au lieu de juger, il faut se figurer que les choses les plus évidentes pour notre temps, sur un plan moral, cognitif, nos réflexes les plus ancrés, étaient totalement étrangères à des hommes qui pourtant étaient semblables à nous. Rien ne va de soi. C’est d’ailleurs vrai non seulement sur le plan diachronique, mais synchronique. Prenez nos idées occidentales modernes, par exemple la démocratie politique, les droits des femmes ou même tout simplement le consentement fiscal, et allez vous promener en Russie, en Arabie Saoudite ou autres lieux… Ils ne sont pas plus bêtes ou bornés que nous. Mais ce que nous avons forgé lentement au cours des siècles, et qui nous paraît aller de soi, n’est pas une évidence pour d’autres peuples, d’autres cultures. Un exemple dans Solstice, pour montrer comment j’essaie de procéder. Vous savez que de nos jours la Reconquista espagnole n’a pas bonne presse, puisqu’elle a détruit le califat de Cordoue que l’on présente sous des couleurs quasi idylliques. Soit. Moi, j’ai adopté le point de vue de Pelayo et de ses successeurs, dans le petit royaume des Asturies, qui se croient tout à fait légitimes à reconquérir leur pays (de là la naissance de la légende de Compostelle, qui va être sciemment utilisée par l’Eglise). Mais j’ai aussi tenté de faire le portrait de l’émir Abdéramane, le dissident omeyyade, et de le faire honnêtement, comme j’avais fait celui d’Omar, le deuxième calife après Mahomet. Il est très difficile pour nous de comprendre la mentalité des premiers combattants de l’islam. Cela n’interdit pas d’essayer. Un ami m’a trouvé un peu trop indulgent pour l’islam… d’autres me trouveront sans doute trop partisan de la chrétienté ! Et à propos des juifs, dont je tente de saisir l’histoire et la problématique – et dont j’admire la fidélité terrible, émouvante, à leur Loi –, quelqu’un m’a déjà mentionné la politique actuelle d’Israël ! Moi, je ne suis pas là pour distribuer les bons et les mauvais points.

« Sans l’écrit, les actes humains ne sont que des coups d’épée dans la nuit »

Comment avez-vous procédé, techniquement, pour ressusciter de la sorte ces personnages ?
J’ai réuni ce que l’on peut en savoir. Or, dans ces époques lointaines et troublées, nous n’avons pas de journaux intimes, de correspondances privées, de confidences personnelles ! (Je mets à part le cas d’Augustin d’Hippone, si l’on veut.) Cela fait partie de ces différences fondamentales dont je parlais plus haut : notre psychologisme ambiant, l’intérêt que nous prenons à exprimer notre petite personne, est inconcevable en ces temps-là. Donc, j’ai réuni ce que l’on peut savoir et, à partir de là, j’ai imaginé, en me disant que, quand même, l’homme ressemble toujours à l’homme… Je ne puis vous garantir l’authenticité du dépucelage de Théolinda dans le premier volume, mais je me suis dit que ça avait dû se passer comme ça… Puis il y a des détails qui font mouche. Charlemagne, dans l’âge adulte, essayait d’apprendre à écrire, et n’y arrivait pas. C’est Eginhard qui nous le dit en deux lignes, dans sa Vita Caroli Magni. Eh bien, j’ai construit tout mon personnage de Charlemagne sur cette indication que je trouve fascinante et très émouvante. Là, c’est un travail de romancier. Ce trait me semblait expliquer tout le personnage.

« Dans la confusion du monde présent, soit l’on s’adapte, soit on récapitule »

De tous les personnages auxquels vous avez redonné un souffle et une voix, lequel vous a le plus fasciné ? Et pourquoi ?
Cassiodore, assurément, dans le premier volume. C’est tout à fait étrange : Marcus Aurelius Cassiodorus est mentionné ici et là par tous les historiens, dès qu’il s’agit de politique, de philosophie… Mais presque personne n’a jamais donné un coup de projecteur sur cet homme qui est un géant, un père de l’Occident. Le premier à comprendre que l’Empire romain est fichu et qu’il faut s’accommoder des royautés barbares ; il se fait le conseiller de Théodoric, et les deux réunis assurent vingt-cinq ans de paix à l’Italie. En matière culturelle, c’est encore plus énorme : tout le monde s’extasie sur les monastères médiévaux et leurs scriptoria où l’on copiait inlassablement les livres antiques, or c’est lui, et non pas Benoit de Nursie, qui a créé le premier modèle de ce grand fait de civilisation, dans son domaine de Scylacium, au fin fond de l’Italie. Deuxième fait capital : alors que beaucoup de penseurs chrétiens, à l’époque, considèrent que, la Révélation étant venue, on n’a plus besoin de la culture « païenne », Cassiodore impose l’idée qu’il FAUT conserver aussi les Cicéron, les Horace, les Vitruve, les Aristote, les Gallien, les Épicure… Je montre aussi comment il a probablement inspiré un autre colosse, Isidore de Séville. Savez-vous qui a inventé la notion d’encyclopédie ? Ce n’est pas Diderot, c’est Isidore de Séville, avec ses Etymologies. Il y a une belle conférence de Benoit XVI à propos de Cassiodore et de son ami Boèce. Et l’Eglise a fait de saint Isidore le patron des internautes… Mais à part ça, rien…

« Alors même que mon inspiration est chrétienne, c’est-à-dire qu’elle mise sur la linéarité de l’histoire), on pourrait prouver que je suis hanté par une vision païenne, celle du cycle »

Les périodes que vous évoquez mettent particulièrement en valeur la délicate alliance entre la pensée et l’action, l’érudit et le chef de guerre, qui semble à la source de toute civilisation. C’est lorsque les deux se délient que revient la barbarie. Pensez-vous que nous soyons dans une époque où ces deux plans, justement, se séparent à nouveau ?
Le couple que vous désignez me semble en effet typique des périodes que j’aborde. Je n’ai pas l’impression qu’il existait dans l’Empire gréco-latin. Un Justinien est certes entouré de tout un clergé, et de nombreux lettrés. Mais ils ne participent pas vraiment aux affaires publiques. Dans l’Occident livré aux royautés dites barbares, en revanche, ce couple se forme assez vite : le roi-guerrier et le clerc-intello. C’est Cassiodore auprès de Théodoric, c’est (dans une moindre mesure) Rémi auprès de Clovis. On voit un peu plus tard Eloi et Pépin de Landen « faire » le règne de Dagobert, lequel a la sagesse d’écouter ces savants hommes, qui savent aussi bien le ramener à la foi chrétienne que lui bâtir des finances un peu cohérentes… Cela culmine avec Charlemagne, roi guerrier impétueux et imbattable (et impitoyable), mais qui admire le domaine de l’Esprit, des lettres, et s’entoure des meilleurs intellectuels de son temps, venus d’Angleterre, d’Espagne, d’Italie… Quant à esquisser la moindre comparaison avec aujourd’hui, vous me permettrez de botter en touche. On ne va quand même pas se donner le ridicule d’évoquer BHL auprès de Sarkozy. « Aujourd’hui nous sommes nuit et néant », comme disait Borges.

« Pour ce qui est d’éventuelles similitudes entre les époques, je n’ai pas cherché à les souligner. Au lecteur de voir ce qu’il peut en penser »

Impossible pourtant de suivre votre projet médiéval sans y voir une tentative de trouver dans le passé des armes pour affronter la situation présente… De quel moment historique, parmi ceux que vous avez mis en scène, diriez-vous que nous sommes les plus proches ?
Au départ, mon idée était d’explorer les fondations de l’actuelle Europe. Je pense qu’il faut savoir de quoi nous sommes sortis. La naissance même de ce concept géographique, « Europe », qui s’est formé avec des royaumes devenus des États-nations, n’a rien d’évident, et elle a été très longue : plus rien à voir avec l’empire centré sur le mare nostrum. C’est très sensible même dans le phénomène linguistique : à un moment donné, les façons de parler le latin en Hispanie, en Italie ou dans les Gaules se mettent à s’éloigner doucement… Il se dessine assez tôt des « pays » qui n’ont plus rien à voir avec les provinces romaines. Cela continue à compter. Cela laisse des traces. Charlemagne échoue à faire fusionner le monde germanique avec les Gaules romanisées (ce que marque très bien le fameux serment de Strasbourg) ; qui dira que cela n’a pas marqué l’évolution du continent jusqu’à aujourd’hui ? Et la rupture entre le monde grec et le monde latin, entre Rome et Byzance, entre catholicisme et « orthodoxie », s’aperçoit très vite. Elle existe encore, que nous le sachions ou non, moins sur un plan religieux que géopolitique. Pour ce qui est d’éventuelles similitudes entre les époques, je n’ai pas cherché à les souligner. Au lecteur de voir ce qu’il peut en penser… On m’a déjà servi un rapprochement entre l’irruption des peuples « barbares » et les immigrations (ou migrations) d’aujourd’hui. Je pense que ça n’a rien à voir, la seule similitude étant que les uns comme les autres ne sont jamais repartis et ne repartiront pas, et que d’une manière ou d’une autre, il faudra faire avec. Comment ? Je n’aurai pas la prétention de le dire.

La question de l’écriture, de sa signification et de son rôle décisif dans l’Histoire, est le fil des trois livres. Était-ce pour vous, en tant qu’écrivain, une manière de revenir à l’origine de votre vocation ? De vous ré-initier, en quelque sorte ?
Dans L’Ecriture du monde, je relate que Théodoric confia à Cassiodore le soin d’écrire une histoire des Goths (ce qui est historiquement exact). Tel que je l’ai imaginé, il est presque implorant : il fait valoir qu’il n’y a pas que les Gréco-latins, que son peuple aussi a une histoire ! Cassiodore s’exécute d’abord avec un léger dédain. Plus tard seulement, il comprend ce qu’il y avait de profondément humain dans la demande de son maître. Il a compris que sans l’histoire, invention des Gréco-latins (et, à un autre niveau, des Juifs), les hommes ne sont que des ombres. C’est ce que dit aussi, dans le volume suivant, Frédégaire, le chroniqueur des premiers Carolingiens : sans l’écrit, les actes humains ne sont que des coups d’épée dans la nuit. Quant à Eginhard, il explique que l’écrit est « monument » aux deux sens étymologiques du mot : édifice de mémoire, mais aussi indication pour l’avenir. Depuis longtemps je m’intéresse à l’édification des récits, ce que j’ai appelé « telling », titre d’un de mes romans. Que ce soit au plan individuel ou collectif, on a besoin d’un récit. C’est d’ailleurs pourquoi je me suis éloigné du roman au sens habituel. Actuellement je travaille sur les Evangiles, quatre récits, sur leur conception, leurs motivations, etc.

« Tendanciellement, les Français connaissent de moins en moins la religion chrétienne, qui, culturellement, les a forgés. Comme si reconnaître cette influence risquait de les obliger à croire »

Vous revenez également sur les origines et les destinées des trois religions monothéistes, ce qui est, évidemment, un détour idéal pour penser les conflits qui peuvent aujourd’hui les opposer. Alors que la question religieuse est redevenue cruellement centrale, ne pensez-vous pas que le Français contemporain, dépourvu de culture religieuse, se trouve totalement désarmé pour la penser ?
C’est vrai : tendanciellement, les Français connaissent de moins en moins la religion chrétienne, qui, culturellement, les a forgés – influence dont beaucoup arrivent à nier l’importance décisive. Comme si reconnaître cette influence – plus qu’une influence, une véritable fabrique anthropologique – risquait de les obliger à croire ! J’ai connu des agrégés de philo qui n’ont pas la moindre notion de théologie. Des admirateurs de nos cathédrales (quand même…) qui déploraient qu’elles eussent été construites « sur le sang et la faim du bas peuple ». Enfin, des énormités… Cela étant, la méconnaissance de l’islam n’est pas moins préoccupante. Combien de fois aura-t-on entendu le fameux « padamalgam cépalislam » ! Les gens qui adoptent ce mot d’ordre croient-ils donc le savoir, eux, ce qu’est l’islam – lequel a pu avoir trente-six visages différents ? Le retour des religions et surtout leur mondialisation au cours du XXe siècle (Elie Barnavi a très bien parlé de ce phénomène crucial) risque en effet de rendre ce problème explosif. Moi, très modestement, j’ai essayé de reprendre au début…

Les cinq volumes de « La Grande Intrigue » vous portaient au front des évolutions les plus contemporaines. Ces trois volumes sur le haut Moyen Âge, vous ont permis d’opérer un retour aux sources. Où allez-vous aller maintenant ?
Il y a deux projets. L’un m’emmène encore plus en amont, c’est tout ce que je puis vous dire… L’autre est très autobiographique, ce que je n’ai encore jamais fait. De façon générale (et c’était déjà le cas dans « La Grande Intrigue »), j’aime à remonter aux points de départ, à la scène primitive. Dans la confusion du monde présent, de deux choses l’une : soit l’on s’adapte, on surfe, on danse (on peut le faire très intelligemment) ; soit on récapitule. Je suis plutôt porté à la récapitulation, au « reprenons… ». Question générationnelle, sans doute.

Solstice, de François Taillandier (Stock)