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Dans le quartier Saint-Lazare, à Paris, quatre hommes commentent leur divorce avec leurs contemporains. Avec Des hommes qui s’éloignent, Taillandier signe un grand roman de la rupture.
Prenez un monde où un flux incessant de paroles, de messages et de bruitages se serait substitué au réel. Un cauchemar pascalien où il n’existerait plus de correspondance évidente entre l’ordre des faits et celui des valeurs. Une comédie des apparences où le journal de vingt heures et le téléfilm programmé à sa suite se ressembleraient tellement que l’on pourrait les intervertir.

De ce monde, quatre hommes s’éloignent. Chacun d’eux s’attache à un point hors du cercle et compose son itinéraire de rupture. Xeni, le conseil en communication, cultive Nietzsche et les stoïciens. Manuel, l’inspecteur de police, étudie les comportements aberrants de ses contemporains. Jean, l’historien, admire un ancêtre qui osa accrocher la Légion d’honneur à la queue de son cheval lors du retour des Bourbons à Paris en 1814. Jérôme, le publicitaire, veut utiliser la grammaire française comme une barricade.

Dans le quartier Saint-Lazare, au bar de l’hôtel Concorde, ces clandestins ont des discussions prolongées. Xeni, l’aîné, le meneur, l’initiateur de toutes les sécessions, arbitre les débats. Il a introduit Jérôme dans ce cénacle où la simple conversation — simple, mais soignée — est un acte de résistance au déversement incessant de messages dévalorisés par leur surabondance même. C’est lui qui s’aventure le plus loin dans le mépris de ses contemporains : « Il fallait tout trahir de ces gens, à commencer par leur langage.  » Loup dégoûté par la meute, il ne veut plus croire aucune des histoires qu’on lui raconte.
Milosevic, l’Irak, les néos-nazis allemands, les prostituées, les électeurs du Front national, la révocation de l’édit de Nantes, l’Inquisition, les sujets de conversation ne manquent pas lorsqu’on a décidé de défier son époque. Dans cet exercice, François Taillandier est aussi doué que ses personnages. Il serait néanmoins réducteur de tenir son roman pour un texte d’humeur. Dans la façon dont les personnages sont mis en perspective, dans l’organisation du récit, dans la manière dont le romancier se situe par rapport à son sujet, Des hommes qui s’éloignent procèdent d’une grande originalité formelle. L’éclatement des points de vue rappelle que la réflexion sur la réalité est toujours lacunaire. Partout Taillandier fait intervenir la question du récit. Que se passe-t-il ? Comment en rendre compte ? Pour essayer de répondre, il rapproche des anecdotes qui semblent sans lien les unes avec les autres.
On comprend mieux cette originalité en relisant ce qu’écrivait Taillandier dans un essai sur Aragon publié en janvier dernier :  » Si la littérature sert à quelque chose, c’est d’abord, c’est avant tout à déconcerter, à proposer un usage des mots, une vision du réel qui sorte des points de vue admis. «