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4
sur 5

Tout honnête homme digne de ce nom devrait lire les livres de François Taillandier. Mais le malheur veut qu’à la rentrée, hormis quelques têtes bien faites, dans les rédactions, les journalistes se consacrent à des auteurs mineurs, prosateurs pour dictées ou autres trublions des lettres sans devenir. Une logique éprouvée les pousse, pour des motifs malsains (cet écrivain ne serait-il pas infréquentable à parler avec autant de distraction de la construction européenne : « [elle] est l’arme du protestantisme dans sa revanche sur le catholicisme » ?, à confondre deux choses pourtant bien distinctes : littérature et politique. On songe au vers de Corneille : « Ils se plaindraient bien moins s’ils n’étaient si coupables ». Leur silence les confond. Justement, François Taillandier, qui écrit pour ennuyer ces moralisateurs (mais surtout pour bousculer les convenances), ne se soucie que de son sujet, de ses personnages, et de la progression de son récit, pour confectionner -il y a quelque chose du maître-artisan chez lui- des livres.

Anielka ou le roman de la dépossession, de la séparation, et d’une renaissance désirée. Difficile de résumer un tel livre, s’attachant plus au particulier qu’aux grands système de pensée. Les images s’y bousculent. Les thèmes s’entrelacent (séparation des corps, destins forgés par une époque à laquelle personne ne peut totalement échapper, exil volontaire). Le mieux est de s’en remettre à l’auteur. Citation : « Théocratie, communisme, nazisme, capitalisme : le siècle s’achevait et s’ouvrait sur la nécessité de trouver le cinquième code. Celui où l’opposition, l’éternelle et nécessaire opposition, qui n’est que l’autre nom de la transcendance, ne s’inscrirait pas dans le Dieu, le Collectif ou la Race, mais dans l’Humain ». Nous y sommes. Et ce n’est pas tout. Car ces vies paradoxales, contradictoires, fragiles, trouvent une résonance intime et persistante en chacun de nous. Racine l’emporte dans le cœur de l’auteur sur Corneille et ses héros bâtis d’un seul bloc.

François Taillandier, écrivain réactionnaire ? (rappelons qu’il interroge la tradition, les classiques, tout en se dissociant des écoles en « isme » ; cette force n’est pas donnée à tout le monde). Oui, dans la mesure où toute écriture est réaction à la vulgarité, à la laideur, à la bêtise d’une époque. Mais pas seulement. Elle est aussi souci d’une meilleure compréhension d’une complexité par nature indéchiffrable. « Les exigences du futur travaillent au cœur du présent » : une phrase comme celle-ci le dit assez bien. Anielka, livre très actuel écrit par un auteur qui n’est pas dupe du pouvoir mortifère qui nous entoure (« adaptez-vous les enfants », tel est le mot d’ordre), vient de paraître en librairie.