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Anatole François Deibler est bourreau. On l’est de père en fils chez les Deibler. C’est une tradition, en France comme ailleurs. Le peuple, siècle après siècle, est devenu délicat. S’il est toujours favorable à la peine de mort, il n’aime pas avoir du sang sur les mains, ni même frayer avec ceux qui en ont sous les ongles. Les bourreaux ont quelquefois du mal à exécuter leur office. Pour preuve, on ne les accepte plus dans les hôtels. Du coup, c’est une parade de la profession, on se marrie dans la fratrie. Entre assassins on se comprend, c’est tout naturel quoi ! Et la race des exécutants se perpétue bon an mal an. On exécute de moins en moins, et ce jour du 2 février 1939, Anatole François Deibler se rend humblement à la station Porte de Saint-Cloud pour rendre au nom d’un peuple ingrat, à Rennes, sa 300e exécution. Manque de chance, la mort est en avance, et sans doute mirette ce jour-là, puisqu’elle fauche le malheureux bourreau au lieu d’un sémillant assassin, Maurice Pilorge.
Maurice Pilorge a 20 ans. Il est beau. Une photographie nous le montre le jour où il tombe entre les mains de la police, après avoir pulvérisé la gueule d’un flic d’un coup de boule magistral. Franchement, on comprend le Genet dans sa cellule, découpant l’image, la plaçant religieusement au-dessus de son plumard comme une icône, à la gloire de ceux qui ne savent pas faire autrement que mentir, trahir, voler, aimer et tuer.

François Sentein mène son enquête et nous fait revivre ce qui a tout l’air d’une tragédie mais qui n’est en fait qu’une vie tragique. Celle d’un gamin qui court, cavale au devant de sa chute. On est au spectacle, en un sens, d’une justice dont les sentences sont dures mais dont le langage est parfaitement entendu par Maurice Pilorge. Quelque chose ne fonctionne pas. Ce jeune homme brûle comme un fétu de paille, en lançant de longues gerbes d’étincelles au ciel. Qui ne voit pas qu’il joue avec la vie comme avec la justice ? Que la peine de mort, loin d’être une peine dissuasive, est ce qu’il désire le plus, ce qui l’incite précisément à courir plus vite, avec plus de fracas vers le crime ? L’Assassin et son bourreau est un livre où se mêlent en vrac des émotions d’ordre littéraire, des informations minutieusement détaillées sur la justice de la IIIe république ou sur la vie des bourreaux, et les appréciations hétéroclites de l’auteur sur une justice assassine. Si on découvre avec beaucoup de plaisir l’atmosphère d’une époque révolue, ce livre dédié à Jean Genet, et l’affaire Pilorge, forme un tout compact au style maniéré et déconcertant. « A Noël la neige abondamment tomba sur Rennes. » Mais oui… sommes-nous devenus à ce point d’insensibles barbares que le sens de l’ampoule n’éclaire plus ?