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Le catalogue des éditions Le Cherche-Midi s’enrichissait il y a quelques années de ces Pensées, répliques et anecdotes de François Mitterrand. Le grand homme, enfin, trouvait la place qu’il méritait dans cette collection « humour », aux côtés de Philippe Bouvard, Coluche, Guy Bedos, Jean Yanne et Pierre Perret. Au risque de vexer ces professionnels du rire, avouons-le d’emblée : la lecture du Mitterrand provoque chez le lecteur une hilarité difficilement surpassable. Elle commence dès la préface, qui nous réserve également la découverte d’un humoriste méconnu en la personne de Michel Charasse. Démontrant avec aisance et brio qu’il maîtrise aussi bien l’ironie et le second degré que son Maître en politique, Charasse dresse un irrésistible portrait de l’ancien président. On y apprend que Ses discours « mériteraient de figurer aux « annales » des Conférences inaugurales des plus éminents professeurs du Collège de France », qu’Il aurait également pu « écrire bien des traités savants », qu’Il « n’avait pas son pareil pour ébahir un chef d’Etat étranger », qu’Il « laissait les édiles béats d’admiration », enfin, qu’Il « se plaisait à révéler aux meilleurs spécialistes de nos grands auteurs l’analyse ou l’anecdote qui éclairait d’un sens nouveau un passage jusqu’alors plus ou moins obscur ».

Après le comique de la préface, une certaine appréhension envahit le lecteur : Mitterrand réussira-t-il à nous faire autant rire ? On découvre, soulagés, que le Maître dépasse bel et bien l’élève. Comme nos plus éminents humoristes, il parvient à énoncer avec un sérieux absolu la plupart des contrevérités de l’époque. En témoignent particulièrement ces pensées sur l’argent :
« Le monopole ! terme extensif… pour signifier toutes les puissances de l’argent, l’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui écrase, l’argent qui tue, l’argent qui ruine, et l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes ! » (1971)
« L’argent corrompt. Le goût de la possession me paraît très redoutable et finalement très méprisable. Je crois que le siècle que nous vivons, qui a fait de l’usure et de l’intérêt de l’argent un dieu moderne, est celui d’une société perdue. » (1976)
Mais l’admiré Président, le bien-aimé Fossoyeur du socialisme, le belliqueux Chef des armées manie encore plus brillamment l’autodérision et l’humour noir : « Les dépenses militaires excessives freinent la construction des hôpitaux, empêchent que l’on forme des professeurs ou que l’on rende les villes habitables. La classe dirigeante peut se faire soigner dans les cliniques privées, envoyer ses enfants dans des écoles privées, respirer à sa fenêtre l’oxygène privé des riches. Tant pis pour les autres. » (1972)
Entre deux rires, une crainte saisit le lecteur. A l’exemple de Fernandel, de Buster Keaton ou de Charlie Chaplin, Mitterrand ne souffrit-il pas, secrètement, du décalage entre la nature humoristique de son esprit et le caractère tragique de la vie ? Est-il parvenu à relier les deux et à trouver le repos intérieur ? Autrement dit, à s’aimer ?
« Celui qui agit par des moyens illégaux me plaît plus que celui qui ne veut rien faire » (1986). Le lecteur est rassuré.