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3
sur 5

La plupart des romans contre-utopiques – dystopiques, si on veut – racontent le futur sous l’angle de la catastrophe. Ils décrivent l’apocalypse, l’écroulement du vieux monde, le basculement dans l’inconnu ; les exemples abondent ces dernières années en littérature française, depuis La Minute prescrite pour l’assaut de Jérôme Leroy jusqu’au Nuage radioactif de Benjamin Berton en passant par Le silence des termites de Xavier Patier. Ou alors, dans le sillage de classiques tels 1984 et Le Meilleur des mondes, ils racontent le monde après la chute, la société de contrôle totalitaire, le pouvoir absolu qui domine tout. François Dominique, lui, pousse un cran plus loin encore : il invente l’étape suivante, après l’ère totalitaire. Son roman, Dans La Chambre d’Iselle, se déroule vers l’an 2500 ; l’humanité libérée s’est affranchie du pouvoir oppressif mondial – Octopus, vieille réminiscence de James Bond… – qui l’a écrasée pendant des décennies. Réconciliée avec elle-même et avec la Nature, l’humanité retrouve le Paradis originel. A Paris-la-Neuve, par exemple, ville et végétation font bon ménage. Toutefois, la paix n’est pas parfaite. Des séismes inexpliqués secouent la surface du globe. Les nostalgiques d’Octopus complotent partout. Surtout, l’espèce humaine est frappée de stérilité, sa survie s’en trouve compromise. Les savants s’échinent à perfectionner les techniques de clonage. Par une sorte de miracle, le narrateur et sa compagne attendent la naissance d’une fille, créée par voie naturelle…

François Dominique continue dans La Chambre d’Iselle la veine post-apocalyptique qu’il expérimentait en 2011 dans son précédent roman, le très remarqué Solène, mention spéciale du prix Wepler. Sur un plan technique, il opte pour une narration en forme de journal intime, afin de distiller discrètement les descriptions de sa société future. Cet exercice délicat suppose d’expliciter pour le lecteur des réalités qui, banales aux yeux des personnages, devraient rester implicites. L’auteur n’évite pas toujours la difficulté, d’où des dialogues artificiels où chaque interlocuteur explique à l’autre ce qu’il est censé connaître (« Evidemment, je le savais. Excuse-moi, j’ai la tête ailleurs », etc.) Ces expédients mis à part, on se laisse facilement captiver par l’ambiance mystérieuse de ce roman qui, dans un style soigné, mélange habilement le fantastique et l’anticipation. Le plus frappant, sans doute, tient dans l’injection au sein du futur imaginé par l’auteur de thèmes venus de la vieille culture révolutionnaire (free speech démocratique, fête du travail, unité syndicale, etc.) et des théories écologistes, thèmes qui confèrent au récit une coloration politique discrète, mais perceptible. Plus profondément encore, le roman résonne comme une réflexion sur la Création et sur la naissance, où se devinent des thématiques fondamentales du christianisme. Un roman d’une grande richesse, en somme, qui actualise de manière originale la vieille tradition du récit utopique.