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3
sur 5

François Barcelo fait partie de ces auteurs contemporains de romans noirs francophones qui, sans révolutionner le genre, lui permettent de perdurer très honorablement. On avait déjà pu remarquer son écriture à la Série Noire dans Cadavres et Moi, les parapluies : une langue affirmée et surtout, loin des batailles académiques, une fraîcheur sans ostentation. Les personnages de Barcelo parlent le français « amélioré » d’outre-Atlantique. Ils jurent par « Tabernacles » interposés et nous rappellent que l’évolution de notre langue ne dépend pas uniquement du verlan ou des anglicismes hype.

Cette langue française autre évoque une culture, une manière de vivre et des paysages différents. Le dernier roman de Barcelo débute sur un bout de terre isolé du reste du Québec par un bras du Saint-Laurent. Sur cet étrange relief nommé l’îlot Fou vit Carmen, une jeune femme qui a hérité d’une maison et décidé de profiter de ce paradis pour apprendre à jouer de la guitare. Mais bientôt une tempête qui va balayer sa petite vie : Roméo, un lointain voisin, et ses amis Ti-Méné et Armand surgissent dans sa vie. Les trois hommes sont embêtés : ils viennent de tuer un homme. Et pas n’importe lequel puisque, d’après eux, il s’agit du ministre de la Chasse. On enterre le cadavre, après quoi, on se dit que c’est peut-être l’occasion de se faire un peu d’argent : on demande une rançon. Des contrebandiers rejoignent les trois criminels. L’îlot Fou est encerclé par la police. Carmen suit le mouvement comme elle peut, avec l’assurance que seule contre tous il vaut mieux se taire. « Chez moi, c’est le bordel. Nous sommes huit dans la petite maison (…) Si ça continue (…) je vais [y] mettre le feu pour avoir la paix. »

Derrière le dynamisme de la narration et la désinvolture apparente de Carmen, on perçoit rapidement l’angoisse, quelque chose de sourd qui donne un relief sombre au récit. Comme les héroïnes de Sébastien Japrisot (Compartiment tueurs, La Dame dans l’auto), Carmen est d’emblée la victime idéale parce qu’elle est seule, gentille, et qu’elle attend le prince charmant. Après l’assaut apocalyptique, lors de sa cavale avec Roméo, puis seule, elle fait montre d’une inventivité qui masque difficilement sa détresse : les policiers « vont s’arrêter quand je serai morte et que personne ne pourra plus parler de l’îlot Fou. Leur dernière connerie, ça va être moi. » Dépourvue de son foyer, de sa guitare, et sans aucun moyen de subsistance, elle parcourt chaque kilomètre comme s’il s’agissait d’un gouffre -heureusement franchi.

Les éditeurs de romans noirs font bien de suivre l’air du temps en allant voir ailleurs. Ce sont des auteurs comme François Barcelo qui, grâce à une langue inattendue, à l’évocation de lieux méconnus et à la légèreté de leur plume, permettent de sortir des sentiers battus du genre et permettent d’accéder à des chemins de traverse -souvent- plus intéressants. Gageons que ces horizons seront porteurs d’un renouveau de la veine littéraire criminelle.