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Mais qui est donc Pessoa ? Un être multiple, l’homme aux sept visages pour sept hétéronymes, à qui il a attribué pour chacun un nom, un état civil, une biographie et une apparence physique. Lire Pessoa, c’est toujours entrer dans l’intimité d’une conscience protéiforme, c’est presque appréhender un nouvel écrivain. Avec Le Banquier anarchiste, la découverte est de taille. L’aspect subversif et paradoxal est tout entier contenu dans le titre : anarchisme et finances n’ont jamais été des valeurs a priori conciliables, mais Pessoa a voulu relever le défi à travers un dialogue incisif et un style sans fioritures ni détours dans lequel il éreinte librement et ouvertement tour à tour bourgeois et défenseurs de la lutte des classes : « voilà l’argument dont se serviraient les crétins qui prônent la dictature du prolétariat s’ils étaient capables d’argumenter ou de penser… D’ailleurs que pourrait-on attendre d’un peuple d’analphabètes et de mystiques ? »

Le postulat initial est simple : ce banquier, ancien ouvrier de condition très modeste, n’accepte pas qu’un homme lui soit « supérieur en raison des qualités postiches, qu’il n’avait pas en sortant du ventre maternel, mais que le hasard a mis à sa disposition aussitôt qu’il est apparu sur terre ». De cette révolte est né son anarchisme. Il a, comme tout contestataire de l’ordre social, constitué un groupe de travail, chargé de libérer l’humanité mais l’expérience est désastreuse, le jeu du pouvoir, insidieusement, s’installe. Perversion de la nature humaine ou perversion résultant de la longue permanence de la société bourgeoise ? Le banquier, par optimisme, choisit la seconde hypothèse et en arrive à la conclusion suivante : il est impossible que les hommes, si bien intentionnés soient-ils, puissent travailler ensemble sans créer une nouvelle forme de tyrannie. Il faut donc agir séparément. Pour combattre seul, il faut réduire à néant la plus importante des fictions sociales : l’argent. Or c’est en l’acquérant en quantité suffisante que l’on cesse de sentir son influence ; plus grande est la quantité, plus libre l’on est. Ainsi le banquier est-il à la fois anarchiste en théorie et en pratique. L’incohérence du syllogisme n’est pas loin et il est vrai que l’on se met à douter du caractère véritablement subversif de ce récit. Ce qui l’est profondément, ce n’est pas la conclusion mais bien plus la dénonciation, dès 1922, des deux modèles de pensée dominants : le capitalisme sauvage et le fantasme de la révolution communiste. Pessoa démontre ici avec virulence l’échec à venir de ces deux systèmes. Le premier parce qu’il repose sur des fictions sociales : « On ne naît pas en bonne justice naturelle, ni pour être époux, ni pour être riche ou pauvre. On le devient sous l’influence des fictions sociales » qui ne sont pas naturelles. De même, il ne peut y avoir d’adaptation à un régime révolutionnaire, car il n’y a adaptation qu’à une chose déjà existante, donc s’il y a révolution sociale brusque et soudaine, elle ne peut être que dictatoriale car imposée. Enfin, le ton, délibérément violent et agressif, le style vif et expéditif placent le lecteur, malgré lui, dans la position du représentant d’une doxa conformiste et réactionnaire. La provocation a fonctionné à plein régime.