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3
sur 5

Fabrice Colin est issu du sérail SF ; lauréat de trois GPI, il écrit aussi des romans jeunesse et scénarise des bandes-dessinées (dont l’excellente Brigade chimérique). Symbole avec quelques autres (Catherine Dufour, Jérôme Noirez, Thomas Day…) d’une génération d’auteurs qui a marqué les années 2000, on le retrouve, non par hasard, au sommaire de l’importante anthologie Retour sur l’horizon, parue en 2009. Une anthologie dont on ne pouvait que constater le contenu hétérogène, la science-fiction y étant constamment tirée vers ses points-limites, promenée dans des aires où sa définition vacille, et où elle nous oblige à admettre qu’elle n’est pas, et n’a jamais été, réductible à une littérature d’anticipation obsédée par la technologie. D’où sa capacité à accueillir des textes hors-normes, inclassables, propres à l’« émerveillement » (le sense of wonder anglo-saxon). Colin a souvent exploré ces territoires interlopes mais, depuis peu, il a décidé d’aller plus loin : couper les ponts avec le milieu de la SF, jugé nombriliste et étouffant, pour aller voir ailleurs. C’est donc dans la collection « Afterpop » du collectif Inculte, et sous le patronage de Claro, qu’il publie Big fan – Radiohead, la fin du monde et moi, un texte barré sur la fanitude maladive.

William Madlock naît et grandit à Oxford, Angleterre. Négligé par des parents trop occupés à se détester, il développe rapidement des tendances boulimiques, qu’il décline dans plusieurs domaines – bouffe et musique, principalement. Asocial et obèse, il devient un incollable de l’indie-rock, jusqu’à l’émergence dans sa ville de ce groupe atypique, touchant, au chanteur torturé, qui éclipse tous les autres : Radiohead. Plus rien n’aura désormais de valeur à ses yeux que ce groupe, si ce n’est une éphémère petite amie, aussi fan que lui. La passion devient obsession, et Madlock décèle rapidement des signes, des avertissements et des messages cachés dans les paroles de Kid A. Des correspondances troublantes (nombres qui se répondent, informations codées en binaire) entre Ok computer et In rainbows. Radiohead est-il visionnaire, ou Madlock paranoïaque ? Son internement en maison d’arrêt, depuis laquelle il écrit des lettres de justification, relève-t-il d’un complot ?

La question, dans un premier temps, ne se pose pas en ces termes, mais plutôt en ceux-ci : faut-il vraiment aimer Radiohead (un groupe de chialeuses surestimé, à notre humble avis) pour lire Big fan ? Heureusement, non. De même qu’il n’était pas nécessaire d’aimer Indochine pour apprécier Chloé Delaume. Car peu importe le groupe, il s’agit avant tout de l’histoire d’une passion, et de tout ce qu’elle implique : l’exclusivité, la fidélité, l’intransigeance. L’appartenance. Colin ne fait ici que rendre concrète une métaphore : pour un fan, le groupe est une grille de lecture du monde, le prisme à travers lequel il voit les choses. Le monde, c’est l’ensemble de ce qui en est dit dans les paroles de son groupe. Peu importe, donc, qu’il ait des goûts de chiottes – on irait même jusqu’à dire que c’est nécessaire. Cela freine, certes, l’empathie pour le personnage (le fan est insupportable). Mais Colin a du recul, et met sa fanitude en abîme : la biographie de Radiohead, qui se voudrait celle d’un groupe unique, exceptionnellement rock’n’roll, est en fait d’une triste banalité. Seuls l’aveuglement, la mauvaise foi ou la folie peuvent étoffer ce récit et, avec un peu d’imagination, combler les trous, et faire de Thom Yorke un personnage important.

On n’en ressort pas spécialement convaincu, si ce n’est du talent de l’auteur ; le livre se dévore d’une traite, porté par une écriture au rythme fou, sans temps mort, fluide et maîtrisé. Ici et là, Colin nous rappelle pourquoi il a écrit de la science-fiction (et, dans une certaine mesure, en écrit toujours) : le texte est parfois technique, truffé de science borderline (univers quantiques parallèles, complots à grande échelle pour modifier la nature du réel), et n’aurait pas dépareillé dans certains catalogues de collections SF consacrés aux « transfictions » (cf. Chronic’art #64, en kiosque fin mars 2010). Au final, l’ensemble est un peu court, mais percutant, à la fois léger et violent, pop et punk, comme un refrain des Ramones. Avouez qu’avec un groupe aussi mou du genou que la bande à Thom Yorke, ce n’était pas gagné.