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Ca commence par une liste de personnages, un peu comme dans une pièce de théâtre. Certes, ils sont plus nombreux que dans une pièce de théâtre, mais cela revient au même, car ils sont de toute façon très peu à jouer un véritable rôle. Les noms n’ont aucune résonance antique, mais au contraire bien française : Bernard Harang a remplacé Britannicus ; Michel Sapin, Néron. Pas d’Agrippine, mais seulement Marie-France Stirbois. Deux familles s’opposent, mais ce ne sont plus les Horaces contre les Curiaces : il y a la droite et puis il y a la gauche, les deux camps ayant de surcroît leurs divisions internes. Enfin, la scène n’est pas à Rome, mais à l’Hôtel régional d’Orléans, là où s’est installé le conseil de la région Centre pour élire son président.
L’argument est le suivant : après l’élection de Bernard Harang, affilié à l’UDF-RPR, avec le soutien des voix du Front national, la gauche plurielle organise un coup de force pour le faire démissionner. L’intervention d’un deus ex machina, en la personne d’un Jacques Chirac télévisuel et résolu, aura raison du président qui devra laisser sa place au chef de la gauche plurielle.

Exercice de démocratie n’est pourtant pas une pièce de théâtre, mais le rapport précis des séances de débat occasionnées au conseil régional de la région Centre par une élection jugée scandaleuse. Le texte est efficace et court ; très court d’ailleurs puisque, chez nos élus, le « travail » (mot d’élu) n’excède pas cinq minutes pour une heure de suspension de séance. En fait de débats, c’est plutôt l’agitation qui prédomine, avec des allures de cour de récréation où une population encravatée s’égosille et trépigne : « Harang, démission ! » scandent longuement, en martelant sur leur pupitre, les élus de la gauche plurielle. Certains d’entre eux quittent leurs bancs en brandissant des banderoles : « 1936, plutôt Hitler que le Front populaire ; 1998, plutôt Le Pen que la gauche plurielle ! » (p. 53.)

Mis à part les propositions datées mais néanmoins sincères d’un représentant de Lutte ouvrière et les discours pompeux et lénifiants d’un Michel Sapin en père-la-morale intéressé mais néanmoins efficace, on se vautre le plus souvent dans une farce permanente (les mots « Démission ! Démission ! » ont remplacé le « A la trappe ! » de la Mère Ubu) au mauvais goût affligeant, où les insultes, peu variées, semblent avoir été plongées dans la même bassine à clichés : si vous êtes à droite, vous êtes un « collabo » (mot d’élu) ; si vous êtes à gauche, vous êtes un « fasciste rouge » (autre mot d’élu). L’histoire semble s’être arrêtée à la Seconde Guerre mondiale et à l’avènement du communisme : pas d’autre fracture idéologique. Les compteurs paraissent bloqués :
« Monsieur Harang, Président. – La parole est à Monsieur Bodin.
Monsieur Daude. – La parole est à la gauche sanglante du Goulag !
Madame Stirbois.- C’est-à-dire 100 millions de morts !
Monsieur Bodin.- Figurez-vous que moi, je suis né en 1948 !
Monsieur Hubault. – L’année du coup de Prague !
« Fachos ! » sur les bancs de la gauche plurielle. » (p.33)
On le voit, la démocratie a bien besoin d’exercice : la prochaine fois, au lieu de voter, vous vous présenterez.