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sur 5

Que faire lorsque votre femme vous met à la porte ? Situation banale, dira-t-on, sauf que le héros imaginé par Enrique Vila-Matas, Mayol, a 70 ans bien sonnés et presque un demi-siècle de vie conjugale derrière lui. Son « voyage vertical » commence lorsque sa femme lui explique gentiment qu’elle l’a suffisamment vu et qu’elle aimerait bien qu’il la laisse vivre les années qu’il lui reste en paix. « Il se demanda si elle n’était pas soûle, mais sans doute que non, car elle n’avait jamais bu une goutte d’alcool de sa vie ». Voilà Mayol condamné à changer radicalement de mode de vie à un âge qui n’est normalement pas prévu pour ça ; même s’il a de l’argent de côté (il a longtemps présidé une société d’assurances) et un tempérament visiblement calme, le pauvre homme est complètement paumé, et on le comprend. Doit-il rester à Barcelone, lui le nationaliste catalan qui n’a presque jamais mis les pieds ailleurs ? Ses copains lui conseillent de mettre à profit ses mésaventures conjugales pour aller voir du pays, mais lui hésite, traînant ses guêtres dans les cafés en attendant que les choses s’arrangent. Ses trois enfants ne peuvent-ils pas l’aider ? Hélas non : sa fille veut bien l’accueillir chez elle mais pas intercéder en sa faveur auprès de sa mère, son fils aîné est en pleine crise de la quarantaine et son benjamin, un peintre raté qui vivote dans un atelier pas loin du cimetière, se fiche de lui comme de son premier pinceau.

Mayol tourne en rond et commence à s’interroger sur lui-même : inclination fatale, qui va le conduire dans une longue descente en rappel le long de sa propre existence. Et lorsque Barcelone deviendra vraiment trop pesante, il se décidera enfin à prendre l’avion pour descendre sur la carte : Porto, Lisbonne, Madère accueilleront successivement son mal-être comique et ses méditations désabusées sur l’existence, voyages parsemés de rencontres bizarres qui seront autant d’occasions de philosopher gaiement sur le sens de la vie. C’est ça, Le Voyage vertical : une double descente, géographique et existentielle, qui comme toujours chez Vila-Matas finit par s’abîmer dans la littérature et les faux-semblants. L’épopée du pauvre Mayol est bien un roman, ainsi qu’on s’en rendra compte en approchant de son terme : avec sa virtuosité habituelle, l’écrivain espagnol emboîte son histoire dans une autre et joue avec le statut de son propre livre. En est-il lui-même l’auteur, ou s’agit-il du premier essai d’un narrateur « contaminé par le charme naturel, la chute libre et la descente verticale vers le Sud de ce monsieur de Barcelone qui se disait nationaliste et dont la femme, en l’abandonnant, avait fait quelqu’un qui, de façon sans doute inconsciente, avait entrepris une longue descente vers le monde des déplacés et des excentriques ? » Dans le style faussement léger et avec la bonhomie naïve qui lui sont propres, Vila-Matas perd son lecteur dans un texte qui commence comme la relation d’une comédie intérieure pluvieuse et qui finit comme une grande méditation sur la littérature, la culture et l’imaginaire. Ce n’est peut-être pas son meilleur livre (il faut dire qu’on tient Bartleby & compagnie et Le Mal de Montano pour des chefs-d’oeuvre), mais c’est tout de même formidable.