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4
sur 5

Il y a des auteurs qui ne facilitent pas les entrées en matière : que dire d’un homme dont la vie se confond avec son œuvre, qui a d’ailleurs choisi de n’être qu’écrivain, qui, malgré quelques amitiés surréalistes, n’a jamais été d’aucune coterie littéraire, et qui, pour décliner toute suggestion autobiographique, répondait que « tout ce que je dirais [de moi] serait d’ailleurs faux. Il y aurait bien ma date de naissance qui serait exacte. Encore faudrait-il que l’humeur du moment ne me poussât pas à me rajeunir ou à me vieillir » (extrait de la préface d’Un soir chez Blutel) ? Voilà bien le problème d’Emmanuel Bove qui, pour écrire de grands romans, n’en était pas moins dénué de toute envergure publicitaire : mort en 1945 et laissant derrière lui une œuvre commencée avec éclat dans les années vingt (il publie Mes amis à l’âge de vingt-six ans), il connut la plus tenace et curieuse éclipse posthume de la littérature de ce siècle en sombrant dans un oubli presque parfait, ne faisant le bonheur confidentiel que d’une petite communauté confraternelle de lecteurs fidèles que Raymond Cousse, lequel s’épuisa en son temps à une réhabilitation plus qu’urgente, appelait les « boviens ». Ce sont finalement les étrangers qui, découvrant les traductions de ses pièces majeures (la parution en allemand de Mes amis et Armand fit grand bruit outre-Rhin), s’étonnèrent de ce que la France tarde à évaluer l’un de ses plus grands écrivains modernes à sa juste valeur et entraînèrent du coup l’engouement public, critique et éditorial que l’on connaît aujourd’hui.

Parce que son écriture sobre et sans artifices va de pair avec une obsession incessante à traquer l’essence des sentiments, parce que ses courtes phrases viennent systématiquement éclairer et mettre à nu l’humanité dans son intimité la plus profonde, l’œuvre d’Emmanuel Bove reste étonnamment actuelle ; comme le remarquait Cousse, là où les textes de ses contemporains célèbres s’avèrent de plus en plus illisibles, les siens échappent résolument au temps. Indifférente aux modes, idées, techniques et significations imaginaires sociales de son époque, son écriture, attentive aux seuls tourments des héros pathétiques qu’elle choisit d’ausculter, garde toute sa force et son éclat aujourd’hui. Le Pressentiment (ici dans la version publiée par Gallimard en octobre 1935) et L’Amour de Pierre Neuhart sont, à bien des égards, caractéristiques de l’œuvre tout entière, de son style et de sa thématique. Dans le premier, Charles Benesteau quitte sa femme, sa famille, son milieu et une situation confortable pour une solitude libératoire, abandonnant la cruauté d’un monde qu’il juge mesquin et égoïste. Dans le second, Pierre Neuhart rencontre une jeune fille de dix-sept ans, aussi capricieuse que futile, et tombe dans le gouffre sans fond d’un amour absolu qui va bouleverser son existence. Ces deux textes brefs ont plus qu’un héros type (un homme d’âge mûr, bourgeois et perplexe) en commun : dans les deux cas, le passage d’un milieu social à un autre (Chenesteau part vivre seul dans un quartier populaire, Neuhart s’entiche d’une lolita d’un monde bohème qui lui est parfaitement étranger) entraîne celui-ci vers une déchéance que le romancier décrit avec un extraordinaire sens de la nuance et du détail. De l’autopsie de leur chute, Bove, chroniqueur effacé de drames consignés avec une infinie minutie, tire les portraits saisissants de fragments d’humanité dans toute leur fragilité.