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Parapluie, le nouveau roman de Will Self, sort aujourd’hui en France. Premier tome d’une trilogie dont le deuxième vient de paraître à Londres, ce pavé au langage pulvérisé est le livre le plus difficile de son auteur. Jusqu’à l’illisibilité ? En guise de critique, voici les mails que se sont échangés nos deux journalistes pendant leur lecture.

De : Bernard Quiriny < bquiriny@chronicart.com >

A : Fabrice Colin < fcolin@chronicart.com >

Objet : Will Self

J’ai lu – j’ignore si le mot convient – 120 pages du roman de Will Self, et je n’ai toujours pas compris de quoi il est question. Je suis inquiet. Si tu es allé au bout, as-tu une vague idée ?

 

De : Fabrice Colin < fcolin@chronicart.com >

A : Bernard Quiriny < bquiriny@chronicart.com >

Objet : Re : Will Self 

Je ne suis pas encore arrivé au bout. J’en suis aux 2/3 ; c’est un livre, tu en conviendras, qui réclame une certaine endurance. On entre de plain-pied dans un domaine en apparence hostile, celui d’une fiction expérimentale qui se joue de la linéarité et des principes de causalité habituellement en vigueur – une matière élastique parcourue par des lignes de force vibrantes, organiques. Des critiques ont évoqué Joyce : ce n’est pas fortuit. Mais si Ulysse était un point de départ, où arrive-t-on maintenant ? Parapluie me fait penser à un laboratoire. Tu ne te contentes pas de lire le roman. Tu es à la fois le sujet et le moteur de l’expérience. 

Tu ne te contentes pas de lire le roman. Tu es à la fois le sujet et le moteur de l’expérience.

 

De : Bernard Quiriny < bquiriny@chronicart.com >

A : Fabrice Colin < fcolin@chronicart.com >

Objet : Re : Re : Will Self 

Déjà dans Le Livre de Dave, en 2010, j’avais trouvé que, si géniale soit l’entreprise, on était aux limites de l’intelligible (le lexique, les repères impossibles, etc.). Là, j’ai carrément l’impression que Self est passé dans une autre dimension. Joyce, oui, l’allusion coule de source. (La date de 1922, où l’héroïne – façon de parler – entre à l’asile, n’est pas un hasard : c’est la parution d’Ulysse) ; mais est-il utile de rouvrir ce dossier là, un siècle après ? A ce compte, autant bazarder l’attirail du roman (pourquoi des personnages, des lieux, des dates ?) et écrire du poème en prose – ce qu’est Parapluie, d’une certaine manière. (Dépassé la page 250, j’ai pris des notes. Je crois avoir compris qu’il y a plusieurs personnages, mais je ne sais jamais lequel parle).

 

De : Fabrice Colin < fcolin@chronicart.com >

A : Bernard Quiriny < bquiriny@chronicart.com >

Objet : Re : Re : Re : Will Self 

En prenant des notes – ou en parcourant les notes des autres –, on arrive tout de même à dégager certaines lignes de force. C’est l’histoire, si l’on peut dire, d’un psychiatre et de sa patiente. Le Dr Zachary Busner, on le connaît, on l’a croisé dans plusieurs livres de Self (La Théorie quantitative de la démence, Les Grands singes…) La patiente, endormie puis réveillée, s’appelle Audrey Death ; elle se met à raconter sa vie. Le roman englobe trois époques (1918, 1971, 2010), même s’il est clair que le parapluie de la post-modernité laisse passer à peu près toutes les gouttes. Self nous brinquebale d’une ère à l’autre sans prévenir, parfois dans la même phrase. Bien sûr, là ne réside pas l’originalité du récit, ni sa force. Dans Confiteor de Jaume Cabré, pour s’en tenir à un exemple récent, la narration était pareillement fragmentée et rapiécée au petit bonheur, mais les coupures et les raccords répondaient à une nécessité intrinsèque : le personnage principal était atteint de la maladie d’Alzheimer. Ici, on suit – on essaie de suivre – les pérégrinations d’Audrey Death à travers les brumes d’une encéphalite léthargique, sans que le caractère insidieux de la pathologie suffise à justifier le caractère ultra-fragmenté du récit. Dès lors, il est en effet permis de poser la question : à quoi joue Self ? A déconstruire une fois de plus le roman ? C’est dans le bien-fondé de cette ambition que réside peut-être l’une des clés de Parapluie. Comme si l’auteur essayait de se couler dans un moule et échouait furieusement, à seule fin de mettre en évidence l’inanité du concept de forme. 

A quoi joue Self ? A déconstruire une fois de plus le roman ? C’est dans le bien-fondé de cette ambition que réside l’une des clés de Parapluie.

 

De : Bernard Quiriny < bquiriny@chronicart.com >

A : Fabrice Colin < fcolin@chronicart.com >

Objet : Re : Re : Re : Re : Will Self 

C’est fou, quand même, les détours qu’il faut faire pour parler de ce livre : toi comme moi abusons spontanément de précautions (« semble-t-il », « si on peut dire », etc.), et on est obligé de s’en remettre aux critiques d’autrui pour savoir de quoi il est question… (On se demande du coup comment eux ont compris). Le coma d’Audrey Death, explique Self, lui a été inspiré par une histoire vraie : en 1916-1917, une épidémie de maladie du sommeil a plongé des dizaines de personnes dans un état léthargique. Certaines ne se sont réveillées qu’au bout de plusieurs décennies. En 1967, des toubibs d’avant-garde expérimentent une nouvelle drogue, la L-Dopa, qui les tire de la léthargie mais provoque des hallucinations. (Oliver Sacks a raconté tout cela dans L’Eveil, en 1970). On retrouve ainsi l’appétence de Self pour les déclencheurs chimiques, vieille marotte… J’approche de la page 375 et mon sentiment, à ce stade, est que c’est l’équivalent d’un concert de free-jazz : ébouriffant au début, puis difficile à tenir. Au fond, c’est une tentative d’écrire un roman non-euclidien. Le plus étonnant, c’est que Self persévère : Parapluie est le premier tome d’une trilogie, le deuxième, Shark, vient de sortir en Grande-Bretagne. 

C’est l’équivalent d’un concert de free-jazz : ébouriffant au début, puis difficile à tenir. Au fond, c’est une tentative d’écrire un roman non-euclidien.

 

De : Fabrice Colin < fcolin@chronicart.com >

A : Bernard Quiriny < bquiriny@chronicart.com >

Objet : Re : Re : Re : Re : Re : Will Self 

Le prétexte avancé par Self en interview, c’est que la vie n’est pas linéaire : la vie n’est pas racontée à la troisième personne, elle ne se déroule pas au passé mais au présent, elle n’est pas constituée de chapitres, etc. Comme si l’ambition réelle de Self était de restituer l’existence au plus juste, dans sa chaotique et infinie complexité. Sauf que l’objet de l’art n’a jamais été d’offrir une équivalence parfaite à l’expérience humaine, que je sache. Il s’agit de traduire, de transcender – de sublimer, au mieux ; a priori, on ne peut pas faire autrement et rester parfaitement intelligible. En somme, Will Self est un punk authentique : il sait que ce qu’il tente est impossible, mais il le fait quand même. La puissance de son inspiration, la virtuosité hallucinée et rugueuse de son style, son intelligence hors-norme pourraient faire de lui un authentique géant littéraire (on imagine très bien l’histoire de Parapluie sous la plume d’un prosateur autrement calme et classique, un Michael Cunningham ou un Colum McCann, par exemple), mais il choisit la voix étroite – tout en confessant, et on le comprend, hélas, qu’il craignait un désastre pour ce livre. Et cependant, son roman recèle de véritables morceaux de bravoure et n’est jamais dénué de beauté ; je pense notamment à tous les passages sur la Grande Guerre.

 

De : Bernard Quiriny < bquiriny@chronicart.com >

A : Fabrice Colin < fcolin@chronicart.com >

Objet : Re : Re : Re : Re : Re : Re : Will Self 

Bon. J’approche de la fin de Parapluie, je ne sais pas si j’irai au bout. C’est tellement radical qu’on dirait que l’ambition de Self a finalement été d’achever la pulvérisation du langage, pour démontrer l’impossibilité de toute vraie littérature, une littérature qui ne triche pas. Comme tu dis, « il sait que ce qu’il tente est impossible, mais il le fait quand même ». S’il faut le suivre, autre question. Tiens, il pleut. J’y retourne.

 

Parapluie, de Will Self (traduit de l’anglais par Bernard Hœpffner, L’Olivier)