PARTAGER
4
sur 5

Après De si jolis chevaux, Cormac McCarthy poursuit son exploration des « confins » dans le deuxième volet de sa trilogie qui leurs est consacrée. Ces confins renvoient, d’abord, à un espace géographique. C’est celui de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique avec ses paysages de montagnes, de hauts plateaux, de vallées encaissées et de plaines dédiées à l’élevage. McCarthy n’a pas son pareil pour les descriptions de cet univers incertain et fuyant où les repères sont à peine perceptibles. Lorsque, pour la première fois, Billy Parham, le héros du Grand passage, franchit la « ligne de la frontière internationale » pour entrer au Mexique, c’est l’absence de différence, « sur ce terrain », entre ce pays et les Etats-Unis qui est mise en avant. Cette impression est immédiatement tempérée, voire corrigée par McCarthy. Le Mexique s’avérant, dans le même temps, « tout autre pourtant, totalement étranger ». Seul un des obélisques de béton, servant de bornes frontières, est là pour matérialiser cette ligne fictive née de l’imagination des hommes. Plus que symbolique, cet obélisque de béton est prémonitoire. S’apparentant à « un monument à la mémoire d’une expédition perdue », il annonce ce que seront, en définitive, les trois incursions de Billy Parham en territoire mexicain.
C’est sans doute l’ambiguïté originelle de la « frontière » qui intéresse McCarthy. Une fiction à laquelle les hommes ont donné un semblant de réalité. C’est également le symbole qu’elle représente. L’exploration de McCarthy ne s’arrête pas aux seuls confins géographiques. Elle s’attache également à ceux plus flous encore, parce qu’intérieurs et intimes, des êtres. L’adolescence des héros de McCarthy, John Grady Cole dans De si jolis chevaux* et Billy Parham ici, tous les deux âgés de seize ans au début de leur histoire, se révèle à cet égard un terrain des plus propices. C’est le temps de l’apprentissage des choses de la vie. C’est le temps des premières désillusions et des premières déconvenues. C’est le temps du « passage des ans » vers l’âge adulte. Etat transitoire par nature. Période frontière durant laquelle l’homme se construit des points de repère et définit ses rapports avec le monde. A trois reprises, Billy Parham franchit la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. Ces trois expéditions, chacune vouée à l’échec, sont autant d’occasions pour découvrir les limites ténues entre le bien et le mal, entre la réalité et le rêve. Elles sont, par excellence, des voyages initiatiques. D’où il ressort en fin de course que « la seule chose [que Billy] savait de toutes les choses prétendument connues, c’était qu’aucune n’offrait la moindre certitude ».

Mais ce roman est plus que le simple récit d’un voyage initiatique. Il se veut aussi un conte moderne et contemporain. L’idée du conte est présente à chaque étape du roman. L’une des toutes premières scènes renvoie clairement à ce registre. C’est la vision nocturne et hivernale par Billy, encore enfant, de la course des loups à la poursuite des antilopes, variation sublime sur le thème de Danse avec les loups. De même, tout au long de cette histoire, Billy Parham ne cesse pas de rencontrer des personnages pour le moins énigmatiques. « Il y avait comme dans tous les contes trois voyageurs rencontrés en chemin. » Ici, ils sont plus nombreux. Leurs propos, sous la forme d’un long monologue à peine interrompu par les questions de Billy, s’avèrent inspirés, sinon prophétiques. Chacune de ces rencontres est l’occasion pour McCarthy de s’interroger sur la vocation du narrateur, sur le sens du récit. Ainsi, à propos des « trois histoires » concernant un avion qui se serait écrasé dans les montagnes, un gitan, croisé par Billy, conclut que « la troisième histoire […] c’est l’histoire que tout homme compose seul avec ce qui lui reste. Des morceaux d’épaves. Des os. Les paroles des morts. Comment faire un monde avec ça ? Comment vivre dans ce monde une fois qu’on l’a fait ? » Ces questions s’adressent directement à Billy. McCarthy les laisse en suspens.