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Si les écrits de Maistre n’ont pas permis de restaurer la monarchie française, il se pourrait bien qu’on finisse par restaurer au moins leur auteur. L’entreprise semble en tous cas amorcée avec la publication simultanée d’une biographie et d’un « Dossier H », deux ouvrages qui annoncent eux-mêmes la publication prochaine d’une sélection de ses oeuvres en « Bouquins », autrement dit dans un format enfin accessible au grand public. Trois éditeurs, donc, au service d’une entreprise de réhabilitation supervisée par le spécialiste maistrien Philippe Barthelet et très au point stratégiquement : avant de recevoir de nouveau le tonnerre de la prose fulminante, polémiste et rhétoriquement implacable du comte savoisien, biographie et « Dossier H » viennent opportunément en dégager le ciel de réception. Parce que le nom de Maistre est entaché de nombre d’attributs infamants (même si peu l’ont réellement lu) parmi lesquels « fanatique », « dogmatique », « intolérant », « autoritariste », « proto-fasciste » voire « anti-chrétien » (Mauriac), il était nécessaire d’éroder les préjugés avant de le redonner à lire.

Basée sur l’érudition de François Vermale et mise en forme par l’écrivain Claude Boncompain, la biographie est un texte de 1960 ressorti de l’oubli pour l’occasion. Si la plume de Boncompain est assez fade, elle est en revanche très fluide ; on y apprend ici nombre de réalités surprenantes sur l’auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg. Celui qui s’est tant penché sur la figure du bourreau, la guerre et le sacrifice nécessaire, celui qu’on a si souvent confondu avec ses sujets, accompagnait en fait dans sa jeunesse les dernières heures des condamnés à mort par son affiliation aux Pénitents noirs ; celui qu’on considère comme un « dogmatique intolérant » a en réalité fait ses premières armes intellectuelles dans la franc-maçonnerie illuministe, travaillant à la réconciliation des Eglises ; le chantre de la Providence soumis à ses lois terribles fut en vérité un magistrat particulièrement juste et scrupuleux ; l’ennemi acharné de la révolution et de Napoléon, enfin, aura en fait mis toute son ardeur à préserver l’équilibre de l’Europe et de ses nations contre l’impérialisme nationaliste d’un peuple qu’il estimait plus que tous. Cette biographie remet par ailleurs en perspective les outrances verbales d’un penseur dont les écrits sont toujours circonstanciels (mémoires, pamphlets, lettres), et qui, conseiller occulte du Tsar et diplomate, lutte avec ses idées dans une période critique et sanglante, au cœur d’une urgence qui nécessite sans doute la violence et la provocation avec lesquelles il les fourbit comme des armes.

Le « Dossier H » quant à lui, somme monumentale de presque 900 pages, se situe dans la pure tradition des Cahiers de l’Herne et de Dominique de Roux. L’écho permanent et paradoxal de la pensée proscrite de Maistre y est récapitulée au-delà des clivages, des hommages et des haines ; que ce soit par une simple évocation, par un paragraphe ou par un essai complet, la trace (la traînée de poudre) qu’a laissée le polémiste contre-révolutionnaire est vérifiée chez Baudelaire, Balzac, Hello, Huysmans, Barthes, Bakounine, Sartre, Boutang, Caillois, Girard ou Dantec. Cet incroyable document témoigne simplement que si ceux qui s’en sont ouvertement réclamés restent rares, la pensée maistrienne (ou sa caricature fantasmée) n’a cessé de hanter la littérature et la philosophie françaises depuis bientôt deux siècles. Rien que pour ça, il faut se pencher sérieusement sur l’oeuvre du maître à penser de Baudelaire auquel la meilleure introduction, outre ces deux livres, reste le magnifique essai que lui a consacré Cioran dans ses Exercices d’admiration.