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« Le Magicien d’Oz : puérile pierre sur laquelle édifier le grand bunker païen du XXe siècle ? ». Cette interrogation que l’on trouve dans les premières pages de CosmoZ pourrait parfaitement résumer l’esprit de cette entreprise démentielle, impressionnante tant par sa taille (près de 500 pages très denses) que par son ambition. Il s’agit de raconter l’histoire dramatique de la première moitié du XXe siècle à partir d’une fiction-matrice, Le Magicien d’Oz, ce monument de la culture populaire américaine. On savait Claro habitué aux projets exigeants et démesurés : traducteur des postmodernes U.S. (Pynchon, Gaddis, Vollmann, etc.) et éditeur essentiel (la collection « Lot 49 » au Cherche-Midi, qu’il dirige avec Hofmarcher), on lui doit aussi une quinzaine de fictions.

Avec CosmoZ, il s’impose enfin comme un auteur à la mesure de ceux qu’il traduit et édite, et jette un pont entre traditions continentale et nord-américaine. En effet, il propose un texte à la construction complexe, génialement paradoxale et brillante, qui oscille entre fidélité à l’événement et fantasmagorie ludique : l’Histoire s’incarne à travers des personnages issus de la mythologie pop, passant tour à tour du réel le plus sombre (les deux guerres mondiales, les politiques autoritaires et racistes de l’entre-deux-guerres, Hiroshima) à l’imagination créatrice la plus délirante (The Wonderful wizard of Oz, donc, l’ouvrage fondateur de L. Franck Baum, paru en 1900, et son adaptation cinématographique par Victor Flemming en 1939, en constituent les deux pôles). Jeux de miroirs virtuoses et hybridations fictionnelles permettent à Claro de mettre en place un redoutable dispositif, qui échappe à tout dualisme arbitraire du type réel / imaginaire. C’est plutôt la dissémination d’éléments issus de la fantaisie de Baum / Claro dans la réalité de l’Europe et des Etats-Unis du début du XXe siècle qui assure à ce conte politique sa pleine puissance critique. Dorothy, l’Epouvantail, l’Homme en fer-blanc, les Munchkins, tous ces personnages classiques du monde d’Oz, deviennent respectivement infirmière, mutilés de guerre et curiosités pour cirques ou parcs d‘attractions ; ils se voient confrontés, en outsiders et freaks absolus, au devenir catastrophique d’une modernité à bout de souffle.

C’est à une Histoire profane et fantasmatique que Claro nous convie : une profonde méditation sur l’utopie, son envers etson échec. « Je vous ai arrachés au terreau baumien et inoculés dans les veines du siècle, j’ai laissé faire, laissé dire, un œil fixé sur l’horizon sans cesse remodelé par les obus et les voies ferrées, un pied sur le sol où dormaient des milliers de cadavres. J’ai rêvé quelques apocalypses, histoire de passer le temps, de laisser passer l’histoire du temps ». Mais surtout, c’est comme point de rencontre entre Claro-auteur et Claro-traducteur que CosmoZ s’avère passionnant, sommet d’une œuvre et d’un projet arrivés à maturité, nourris d’une intense fréquentation de la métafiction américaine, mais aussi d’autres genres plus traditionnellement européens (on pense notamment à certains monuments de la Mitteleuropa). A la croisée de plusieurs territoires linguistiques et textuels, CosmoZ constitue l’aboutissement de ce que l’on pouvait trouver, exposé de manière programmatique, dans son recueil d’essais Le Clavier cannibale (2009) : « Une oeuvre de fiction relevant de la monstruosité », un « excès dimensionnel » qui prendrait la forme du déploiement et de la prolifération d’un langage dans un autre, le tout dans une logique de réinvention permanente, particulièrement caractéristique d’une certaine création littéraire outre-Atlantique.

Du reste, depuis quelques années, on peut dire qu’un renouveau d’une littérature francophone héritière du meilleur des traditions expérimentales et modernistes se fait jour, avec par exemple Pierre Senges et ses Fragments de Lichtenberg (2008) ou Mathias Enard et sa Zone (2008). Assurément, Claro s’inscrit avec brio dans cette veine stimulante, et s’impose comme l’un de ses plus éminents représentants.