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3
sur 5

Du Palahniuk comme on l’attendait, barjo à souhait, furieux comme un uppercut du Fight club avec, toujours, ce sens de la phrase choc et tortueuse que les bandeaux de vente ne se lassent pas d’afficher. Après l’à rebours littéraire du Survivant du cockpit en 2001, après la mutation identitaire, transsexuelle ou purement plastique des Montres invisibles du mannequinat l’an dernier, Palahniuk a trouvé un autre « dossier » à la mesure de sa lamination trash des idoles occidentales : la magie noire. Son reporter-narrateur, Carl Streator (Carl « Street Author », a-t-on envie de lire), paire d’yeux au coeur du système, a quelque chose de Palahniuk soi-même : prendre les faits et rien que les faits, être le témoin impartial, « l’auteur de rue » de son sujet et dévider son angle d’attaque face à un ésotérisme très tendance, pas seulement aux Etats-Unis d’ailleurs. Cela dit, à l’inverse de son héros, Palahnuik, ne bosse pas à la rubrique « Styles de vie » d’un canard régional : une vraie matière littéraire secoue ses pages, sous les auspices d’un concept (la « déconstruction constructive ») qui, lâché au beau milieu du livre, commande aussi bien l’histoire racontée que l’approche même de l’auteur. Derrida apprécierait-il cette emprunt théorique ? Pas sûr… Burroughs, par contre, y verrait sûrement un semblant de filiation : celle d’une écriture qui, par le biais de la rétroactivité, démange la réalité dans ce qu’elle fait du langage et ouvre sur une contamination générale des mots et du monde. Conseil du reporter, donc : pas de vision d’ensemble, mais une noyade dans les détails, dans des objets, petites choses, voix ou message d’apparence minime (pierres précieuses, petite annonce, gestuelles répétées). Bref : un infra-monde à la Sarraute, qui prend chez Palahnuik les allures d’un virus se répandant au fil des pages, déréalisant le tout en jouant de l’italique et d’un sortilège de possession. La sorcellerie ayant pour principe la focalisation sur le pouvoir de quelques objets, le sujet est tout trouvé : le roman s’écrira comme un sortilège, avançant masquée, crypté au jus de citron, lequel laisse exploser son relent acide quand on découvre ce qui s’y trame vraiment.

L’histoire, donc. En enquêtant sur la mort subite du nourrisson, Carl Streator tombe sur la conclusion habituelle : aucun invariant significatif n’explique ce triste phénomène. Excepté, peut-être, une « berceuse » contée aux enfants dans leur sommeil, focale continue qui se resserre sur quelques rencontres allumées : un infirmier nécrophile, une blonde hystérique spécialisée dans la vente de maisons hantées, son assistante branchée spirits et son ami écolo, tendance fin du monde. Mais en plein processus de « déconstruction constructive », qu’est-ce qu’un personnage écoeuré par le « babil » du monde moderne peut devenir ? Deux niveaux de lecture se superposent. D’abord un road-movie à la poursuite de la berceuse tueuse, long et roucoulant, avec sa piste complémentaire, plus motivante : celle d’une errance sans croyance qui pousse les personnages à se décomposer, non sans flirter avec d’autres « modèles ». Ensuite un second trip, plus discret, creusant une surface déjà bien borderline : l’obsession des maquettes miniatures, prétexte à une série d’inserts et d’échos tous plus fous les uns que les autres. Modèles réduits de (fausses) maisons à monter et à piétiner, en écho aux (vraies) résidences traversées où, après Breat Easton Ellis et ses marques de fringues, Palahnuik s’éclate sur la topologie du mobilier ; architecture du fragment à faire se briser des corps vitrifiés, opposée au désir d’unité oedipienne qui mine Carl Streator, le tout persécuté comme il faut par le divin, ou plus généralement par la croyance. Qui croire dans ce bordel génial et général ? Le supra, l’infra, le média ? Qui manipule qui, qui est impliqué ? Où et en quoi peut-on encore se reconnaître ? Réponse en clair-obscur de Palahnuik : « Ce que vous pouvez faire, c’est espérer qu’un modèle va émerger, mais parfois ça n’arrive jamais ».