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4
sur 5

Solidement réputé pour ses prises de position iconoclastes, notamment lors de la réunification allemande dont il fustigea avant tout le monde l’optimisme philistin, Christoph Hein poursuit, dans ce roman tendu où les mécanismes de la paranoïa sont soigneusement décortiqués, son œuvre de contempteur des illusions allemandes. Sans jamais verser dans le très lourd moralisme des oeuvres à message(s), l’auteur de L’Ami étranger se « contente » ici de décrire la dégradation progressive et asphyxiante d’un univers quotidien pourtant promis aux délices abrutissants du train-train bourgeois. En bon allemand de l’Est nouvellement acquis au consumérisme du monde occidental, Willenbrock possède un commerce de voitures d’occasion florissant, une maison de campagne saturée d’électroménager, des berlines toutes options, un petit bout de femme adorable et quelques maîtresses très disponibles. Le bonheur, quoi.

Le bel édifice va commencer de s’écrouler à partir du vol de quelques-unes de ses voitures d’occasion pour culminer dans un coup de feu tiré sur un inconnu dans le noir de son parking privatif. Ce basculement dans la violence n’est pas aussi radical qu’il n’y paraît : Willenbrock subit graduellement les agressions d’un environnement d’autant plus menaçant que l’Etat, le droit ou la justice peinent à le réguler. Vol de voiture, séquestration de son gardien de nuit, cambriolage de sa maison de campagne (drame au cours duquel il manque de mourir) s’accomplissent en toute impunité. Tout fout le camp donc dans une Allemagne libéralisée, aux frontières économiques poreuses ; une Allemagne ployée, impuissante face aux délits commis par de vulgaires voyous autochtones ou des mafieux déboulant de Russie. A ces défaillances permanentes du « système » s’ajoute une infinité de tracas personnels qui, accumulés, confinent nécessairement à la suffocation (une femme adultère, des anciens collègues délateurs qui ressurgissent, un beau-frère tout à fait crétin et des regards toujours suspects au coin d’une rue). Un épigone de Bret Easton Ellis (ou de Bénier-Bürkel) aurait aisément transformé Willenbrock en serial killer ou en terroriste debordien décérébré, raccourci périlleux que Hein évite intelligemment. Pas de démesure, de démonstration métaphorique ou d’exagération dans ce roman. Willenbrock répond aux nuisances qui le terrorisent par l’achat d’un système de sécurité très sophistiqué, puis par l’acquisition d’une arme à feu qui suscite à la fois crainte et sentiment de puissance. D’abord se barricader, ensuite se faire justice soi-même en suintant d’effroi. Le processus ascendant qui mène au coup de feu final (nous ne dévoilerons pas la suite) est parfaitement crédible ; les rubriques de faits divers regorgent en effet de ces histoires de pétages de plomb paranoïaques où la violence devient banale, quotidienne, irrémédiable.

Critique habile d’une machine socioéconomique malade, Willenbrock aurait pu être ce roman poujadiste mineur, une espèce de mélopée grotesque hurlant la fin du petit commerce et la déroute des petites gens. Rien de tout cela donc dans cette œuvre qui réussit à nous immerger dans le cerveau d’un brave type qui, faute de repères fiables, sombre dans les circonvolutions du délire sécuritaire.