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Ce recueil contient une série d’articles écrits par Pavese entre la fin de la guerre et le début de l’été 1950. Les premiers, réunis sous le titre Littérature et société, offrent une réflexion lumineuse sur le métier d’écrivain, qui cherche son équilibre entre le devoir de ne pas s’enfermer dans la solitude et la nécessité de puiser au profond de son être l’énergie qui mène à l’écriture sincère. La sincérité, Pavese la sait difficile : « Il arrive que celui qui a fait, comme on dit, des études, qui se meut avec aisance dans le monde de la connaissance et du goût, qui a le temps et les moyens de lire, soit trop souvent sans âme, mort à l’amour pour l’homme, encroûté et endurci dans son égoïsme de caste. » Elle ancre ses racines dans la culture que les fascistes ne sont pas parvenus à écraser et dans l’expérience d’une résistance qui ne doit pas s’arrêter quand s’arrête la guerre.

Au risque de n’être plus qu’un simple individu se complaisant dans le petit univers de son « précieux moi », l’écrivain ne doit donc pas se contenter de l’apparence de liberté que se donne une démocratie qui cherche à maintenir le fossé qui sépare ceux qui ont « le temps et les moyens de lire » de ceux qui ne les ont pas. Mais le narcissisme n’est pas le seul écueil : le danger existe aussi de perdre son temps, face à l’acte de création, à se demander « si son style et ses goûts sont suffisamment prolétaires » -nous dirions aujourd’hui « suffisamment conformes aux attentes des éditeurs ». Les réflexions sur le mythe, qui occupent la seconde partie du recueil, permettent de mieux préciser la voie étroite que cherche l’écrivain, façonné par les « premières fois », par les impressions gravées en lui pendant l’enfance. Ce sont elles qui le rendent, à son échelle, similaire à l’humanité : possédant des mythes anciens et enfouis qu’il ne s’agit pas de répéter mais dont il faut extraire l’énergie et l’essence poétiques. Lors, il s’agit pour lui d’être réellement un artisan, de puiser la matière à toutes les sources, celle du réel comme celle de la mémoire, d’affronter « l’opacité et la dureté compacte d’un matériau » qui est fusionnellement et lui-même et les mots, de plonger « dans l’infini chaos mythique de l’amorphe et de l’inachevé, et le pétrir, le travailler, l’éclairer jusqu’à ce qu’on le possède dans sa véritable objectivité ».

Les derniers textes, écrits quelques semaines avant le suicide de Pavese, témoignent de son désespoir à n’avoir pas su réaliser l’œuvre qui peut faire de l’écriture d’un homme le chant de tous, qui peut lier le discours poétique à la vie des hommes. Au même moment, à plusieurs milliers de kilomètres, paraissait une œuvre qui y était parvenue : Le Chant général de Pablo Neruda.