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4
sur 5

On s’était un peu trop habitué à associer l’écrivain Bruce Benderson aux junkies et aux gigolos de Times Square. L’ennui, seule source possible d’un nouvel underground selon lui, a depuis fait son boulot et grignoté du terrain. Giuliani, le maire de New York, aussi, qui a entre temps expulsé la ville de ses « consciences en rupture », histoire d’arrondir les statistiques sécuritaires. D’autres horizons se sont malgré tout ouverts : Benderson a pris l’avion et est tombé raide devant Romulus et son corps de roumain nerveux, « moitié moins lourd que le mien, ce pur produit des valeurs ingénues et romantiques de la classe moyenne protestante américaine ». Benderson n’y va pas de main morte quand il s’agit de sourire du vertige dans lequel le plongent cette relation d’homo (lui) à hétéro macho (Romulus), les arnaques matérielles (toute belle histoire a son prix) et surtout le gouffre culturel qui le sépare des mœurs roumaines. Un décalage, des « collisions » entre univers sociaux qui ont toujours été la clé de voûte du style de Benderson. Preuve qu’on ne se refait pas mais que tout reste pourtant métamorphoses, accidents et glissements chez cet écrivain qui se définit lui-même comme un « arpenteur » de territoires sexuels et culturels. A partir de là, tout réunit et tout sépare d’un seul mouvement le recueil de nouvelles New York rage, aujourd’hui réédité en poche, de son Autobiographie érotique, son nouveau livre.

Le premier, petit bijou de concentrations textuelles et d’infusion sexuelle, est un souvenir lointain daté de la fin des années 1980, et qui a fait connaître Benderson en France. Après une ouverture sur les chapeaux de roue dans « Comme si elle disait merde », nouvelle burlesque sur un travelo bluffant ses potes en se faisant passer pour Nancy Reagan, Benderson y alterne sur un rythme maniaque « Visite de maman » et « Chemin de croix » d’un prêtre sacrifiant un gosse de rue. Hallucination sous drogue ou vérité pure et dure ? De cette hésitation, à l’essence même des prises répétées de crack, l’auteur de Toxico tire de courts récits en forme de fuites, paniqués par leur propre vitesse, dépassés par le pouls ininterrompu de phrases sèches et intempestives. Sans s’enterrer dans des clichés qui feraient pouffer de rire Burroughs, l’héritage beat s’assume et se reconduit ici dans une pratique magnétique des monologues, des dialogues un poil fantasmés et d’un « je » qui n’éclipse jamais une bonne galerie de personnages survoltés. Plus protagoniste que témoin de ses propres histoires, Benderson tord la cheville du quotidien sans pitié ni morale. Jusqu’à laisser planer sur le tout une chape de plomb un brin futuriste, qui laisse ses lignes comme en suspens. « On était en 1990 mais ça ressemblait au futur »: l’ouverture de la nouvelle éponyme, « New York Rage », s’enrichit pour cette réédition de cinq nouveaux récits. Tous nourris à la charge libidinale tout en variant les angles d’approche, le résultat restant au final le même : des textes où « on ne sait jamais à quel moment l’histoire va vous sauter dans la gueule » (dixit Hubert Selby Jr).

Bref, un classique où affleurait déjà cette recherche constante d’énergies, recherche qui résonne à nouveau dans Autobiographie érotique : un titre français un peu tronqué, plus aguicheur que The Romanian en version originale, mais qui pousse Benderson à répéter que ce livre correspond plutôt à l’intraduisible genre du « memoir ». Ni journal ni « mémoires » à la Chateaubriand donc, quoiqu’ici les percées transversales dans l’histoire roumaine rapprochent ce texte de ces derniers. La cadence des associations dualise cette recherche, cette « recréation » a posteriori de la passion « sexuelle et mutante » de Benderson pour Romulus. Le scénario initial s’ouvre à un écho permanent avec de « branlantes métaphores », celles des frasques du roi Carol II de Roumanie et de sa maîtresse juive Lupescu. Une mise en abyme bien rôdée, qui se répercute directement sur la découverte par Benderson du kaléidoscope éclaté de la culture roumaine (fatalisme pastoral, virilité urbaine, souffle de Brancusi). La générosité de l’auteur, « exilé sexuel volontaire » mais aussi terre d’exil pour des corps à apaiser, revisite la posture de l’écrivain face à ceux qu’il désire raconter. Ou comment faire rimer trash et charité. C’est fait.