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On ne va pas cracher sur un petit plaisir, vu un tel sujet. Benoît Denis, dans ce petit essai honnête, propret et sagace, brosse le portrait de quelques écrivains engagés, au travers de leur histoire dans l’Histoire, autour de la figure essentielle de Sartre. Le terme de « littérature engagée » ne convient en fait qu’à Sartre et à lui seul. L’engagement au sens sartrien est monolithique et indécomposable. Tant pis pour tous ceux qui s’efforceront en vain de le récupérer, ils n’y arriveront pas. Les ânes ont beau braire, tirer à hue et à dia, Sartre s’est fiché comme un pieu au cœur du XXe siècle. Allez donc voir dans L’Etre et le Néant, passez-y un mois ou deux, et vous m’en direz des nouvelles… On peut aimer ou détester, là n’est pas la question. La seule vraie question est celle de la position du philosophe en son siècle. Et pour centrer parfaitement le sujet, parlons de Sartre et non des sartriens. Sartre n’est ni un héros, ni un saint. Certains qui l’ont fréquenté lui imputent des travers et des manies peu honorables. Il s’est rendu célèbre, ce qui attire évidemment des convoitises. Bloc d’énergie et de lucidité à l’état brut, n’en déplaise aux bourricots qui continuent de trémuler en criant à l’Erreur (avec un grand E), la position sartrienne est définitive. Il y a les salauds et les autres. Unique question de morale et l’on n’en sortira pas.

On peut admettre que littérature et engagement ne font pas bon ménage. Voire. Les Chemins de la liberté valent largement n’importe quel roman du premier écrivaillon venu. La polygraphie n’a pas bonne réputation. Comme en tout, on est victime des images. L’ambition de Sartre était énorme, hors du commun. Ce qui ne le range pas parmi les exceptions. A la différence près qu’il a réussi sa tâche, celle d’aller jusqu’au bout de ses propres volontés. Question de force et d’intransigeance. Le reste ne nous regarde pas. Une tout autre question est celle du fonds de commerce qu’on pourrait espérer constituer sur la racine de l’engagement. L’équation est simple : Sartre a « marché » en son temps, il a soulevé l’enthousiasme d’une jeunesse bourgeoise avide d’émotions, intéressée surtout par la promesse de se payer le grand frisson du risque. Benoît Denis a raison d’invoquer Pascal, pour le profil vertigineux de la perspective. L’intellect a ses drogues dures. Extrêmes, brutales et sans compromis. Bref, tout le contraire de nos « intellectuels » contemporains qui, à force d’avoir bouffé à tous les râteliers, souffrent de somnolences consécutives aux digestions lourdes, et gémissent de courbatures pour avoir si souvent et si prestement retourné leur veston de salonnard mondain. Reniés et archi-reniés. Renégats jusqu’à la couperose, avec pour seul problème existentiel concret, celui de leur imposture scandaleuse. L’industrie culturelle est face au mur : comment gagner sa croûte avec des livres vides d’idées ? Vingt ans après, on exhume du cadavre. Les bien-pensants frémissent de dégoût. Les pervers frétillent, qui savent que l’on peut faire du fric avec n’importe quelle odeur de scandale. Benoît Denis a l’élégance de ne pas se ranger de ce côté-là, en rappelant la mise en garde de Sartre : « Nous voulons couper l’herbe sous le pied de ces morveux et nous désirons établir tout de suite et pour toujours ce qu’il faudra qu’ils pensent de nous. »

En revanche, par quelle bizarrerie Voltaire ou Hugo prennent-ils place aux côtés de Pascal, parmi les figures tutélaires de l’engagement ? Ou mieux encore : Zola ? S’agit-il de plier au mythe ou de brouiller les pistes ? Les explications, honnêtes, seront toutes de casuistique universitaire. Qu’importe, c’est avec profit qu’on lira ce tableau d’histoire littéraire, et l’on rêvera même un peu. Puis l’on s’en retournera à la mathématique moderne des affaires. Communisme = nazisme (donc je retiens pas) ; mais si politique = libéralisme et que libéralisme = progrès, alors Sartre s’est trompé. Mais, paradoxe : Sartre a « marché ». Alors ? Finalement, par lassitude, on prendra pour argent comptant la rumeur qui veut que Sartre soit enterré à Sartrouville…