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Fresque magistrale, monumentale, passionnante, La Vie en jeu est la première biographie de Maïakovski publiée en France, et aura valeur de référence incontournable pour tous les séides du « Treizième apôtre », plus grand poète de la Révolution russe, ou pour tous ceux qui, simplement, prêtent encore l’attention qui lui est due au genre littéraire supérieur entre tous : la poésie. Et sans doute était-il nécessaire d’attendre l’an 2007 (date de la publication du livre en Suède) pour pouvoir réaliser un tel document ; sans doute fallait-il attendre la chute du régime soviétique, la mise à jour des archives (dont certaines ne furent ouvertes qu’en 2005) et la disparition de tous les protagonistes de son histoire pour retracer la trajectoire fulminante et tragique d’un poète suicidé en 1930. Doué d’une iconographie exceptionnelle et fondé sur un travail de recherche colossal, le livre parvient en outre à éclairer de nombreuses zones d’ombre qui voilaient ce destin unique compliqué de tant d’interactions avec le totalitarisme communiste. Poète surdoué, fer de lance du Futurisme russe, ce jeune bohème intrinsèquement et physiquement démesuré fait la connaissance de Lili et Ossip Brick en 1915 (par l’intermédiaire de la soeur de Lili, Elsa, future muse et épouse d’Aragon). De là naîtra un ménage à trois et une alliance pour l’Art et la Révolution qui ne s’achèvera qu’à la mort de Maïakovski, mais aussi une passion indéfectible et douloureuse, Vladimir Vladimirovitch dédiant dès lors toute son oeuvre ou presque à cette femme irrésistible et libertine, intelligente et manipulatrice, que fut Lili Brick. A la fois chantre de la passion absolue, déçue, frustrée, presque possible, et thuriféraire épique de la Révolution se vautrant régulièrement dans la propagande la plus aveugle et monolithique, Maïakovski vivra ainsi déchiré entre son idéal amoureux et les compromis d’un ménage à trois, son idéal révolutionnaire et avant-gardiste, et les compromis avec un régime inhumain dérivant peu à peu vers une expression parfaitement surréaliste de son règne.

Si les ressorts de la poésie de Maïakovski furent essentiellement l’allégorie et l’hyperbole, son destin, tel que le restitue La Vie en jeu, est lui-même une allégorie de la condition de l’artiste en ses contradictions, et une mise en scène hyperbolique de celles-ci. La forme de fusion que prendront chez Maïakovski l’Art, l’Amour et la Révolution, produira d’ailleurs une implosion progressive et fatale, tous ces élans étant en effet noués en un seul faisceau et se développant dans un état chimiquement pur, comme liés à un fond d’adolescence exaspérée et insurmontable. Désormais, après l’effondrement de l’enfer soviétique et le déboulonnement de sa statue qu’avait su si bien rentabiliser Staline, Maïakovski peut renaître à nos yeux affranchi de ses camisoles, au-delà des conjonctures temporelles, mais toujours gigantesque et la bouche en feu. Ce pourquoi la biographie de Jangfeldt pourrait bien constituer l’état civil de cette nouvelle naissance, cette biographie qui mêle Histoire, enquêtes, passions, drames et poésie, et que l’on pourrait même considérer comme le meilleur roman étranger de l’année.