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Le XXe siècle a son Eugène Sue mais version totalement kitsch. On doit cette trouvaille au journal le San Francisco Chronicle qui propose en 1976 à Armistead Maupin de renouer avec une vieille tradition littéraire du XIXe siècle : le roman feuilleton. A raison de cinq épisodes par semaine, à la fin des années quatre-vingt, six volumes des Chroniques de San Francisco paraissent aux Etats-Unis et le mythe des résidents du 28 Barbary Lane commence. Ce qui n’était, pour certains contestataires et puritains enragés, qu’un livre conçu pour le lectorat gay s’avère être un portrait de San Francisco où les communautés se mélangent, où l’homophobie n’existe pas, sauf à travers quelques figures caricaturales qui murmurent sans cesse des « Notre Seigneur », mais qui, bien sûr, n’habitent pas la Californie mais la Floride, état réputé pour sa beaufitude. Armistead Maupin assure que c’est comme ça à San Francisco. Cette ville possède, paraît-il, des pouvoirs quasi surnaturels. Pour preuve l’auteur lui-même n’était qu’un petit étudiant en droit, réactionnaire, limite facho, engagé dans l’armée, ancien volontaire du Vietnam décoré par Nixon, ignorant son homosexualité avant qu’il ne déménage à San Francisco, ville qui, selon ses propos, l’a rendu plus humain.

Son héroïne, Mary Ann Singleton, petite cruche vieux jeu un tantinet pudibonde, doit elle aussi, une fois installée dans la ville magique, commencer son travail d’émancipation. Les locataires du 28 Barbary Lane y seront pour beaucoup. A commencer par sa logeuse, Mme Madrigal, transsexuel, mère-poule en puissance, adepte du joint et autres substances illicites, qui accueille dans son giron tous les célibataires désespérés du canton : Mona, rédactrice publicitaire, plus intéressée par son karma que par de fumeuses stratégies de ventes, Michael, chômeur en quête de l’homme idéal, Brian, prodigieux dégrafeur de soutiens-gorge et macho pathétique. On y verra aussi un businessman arrogant, prétentieux, misogyne et « guccisé », une punkette surnommée Raclure, une sexagénaire alcoolique, une mannequin blanche qui devient noire parce que c’est plus lucratif, une mère maquerelle octogénaire, des adeptes d’une secte de cannibales, etc.
Comme le veut la saga, tout ce petit monde va se croiser, et pour le grand bonheur du lecteur car Armistead Maupin sait jouer du coup de théâtre, du quiproquo, de la révélation fracassante et incongrue, du suspens. Les saynètes s’enchaînent avec rapidité grâce à des dialogues très efficaces qui pour les fanatiques sont devenus cultes. Il nous promène d’un monde à un autre avec une apparente frivolité, mais derrière cette légèreté, c’est toute l’Amérique qui se cache.

Nombreux sont ceux qui se sont demandés comment Armistead Maupin avait fait pour ne pas être censuré ; comment le journal, par exemple, avait admis qu’il ridiculise Anita Bryant, ancienne miss Amérique connue pour sa campagne anti-homosexuels. La légende veut qu’Armistead Maupin ait écrit ses Chroniques au jour le jour ; échappant ainsi à la censure en rendant ses feuillets à la dernière minute.