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3
sur 5

En retrait des sommes romanesques monumentales et fascinantes auxquelles est habitué le lecteur, ce Livre de chroniques permet de pénétrer par une porte dérobée dans l’une des œuvres les plus importantes mais aussi les plus intimidantes de notre époque. Brefs textes de quelques pages chacun, écrits au cours des dernières années, ces « chroniques » y introduisent d’une autre voix, sur un autre ton, loin de l’oppressante tension de ses grands romans ; on découvre Antunes comme on ne l’avait jamais imaginé, c’est-à-dire comme un type à peu près normal, astreint comme tout un chacun au prosaïque de l’existence (« je hais les feux rouges »). Episodes d’une enfance dans la Lisbonne de Salazar, rêveries adolescentes et pubertaires, portraits de famille (« les gouttes de la grand-mère, les sirops du grand-père, les diverses couleurs des comprimés de chaque tante, les tablettes de gélules argentées des cousins, le vaporisateur pour l’asthme de l’oncle… »), tableaux mordants d’un univers personnel, travers d’une vie quotidienne assez comparable à la vôtre : il se trouve que cet Antunes-là a énormément d’humour, souvent teinté d’une sorte de tendre ironie et, aussi, une manière de mélancolie désabusée prise sur un ton pudiquement amusé (« Je dois me faire vieux (…) La plupart des agents de police sont plus jeunes que moi. Je commence à aimer la soupe aux navets. »). Sous des titres d’une humilité presque provocante (« Mes dimanches », « Ma mort », « Les choses de la vie », « Ma petite existence », « Théorie et pratique des dimanches », « Les ordinateurs et moi »…), l’écrivain joue presque d’une mesquinerie revendiquée dans le propos, tourne la modestie en littérature, donnant à ces courts chapitres d’une vie merveilleusement banale un charme curieux. Des histoires agréables, donc, souvent drôles, parfois émouvantes, qui ne présenteraient toutefois qu’un intérêt relatif (on s’approche parfois du goût des gorgées de bière, toutes portugaises qu’elles soient) si l’on ne trouvait dans ce recueil quelques pages parfaitement sublimes (« Le cœur du cœur ») qui viennent soudainement rappeler qu’Antunes est avant tout l’immense écrivain que ces chroniques cherchent si malicieusement à cacher.