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Encore quelques textes de ce niveau et la collection « L’infini » sera mûre pour reprendre en main la série du Poulpe. Alléché par un quatrième de couverture loufoque (trois citations relatives aux libérines, hormones sécrétées par l’hypothalamus et ayant un rapport avec l’activité sexuelle, dont une tirée de la dernière édition du Larousse médical) et un curriculum vitae habilement tourné, on s’intéresse imprudemment à ce que, faute de mieux, on appellera cette première publication, Gallimard ayant d’ailleurs la pudeur de la désigner comme un « premier essai romanesque » pour des raisons que l’on comprend assez rapidement. Sur la foi des informations fournies par l’éditeur, on peut présenter Antoine Buéno comme un étudiant à Sciences-Po, lauréat du premier prix de droit administratif de l’université Paris II (l’une des disciplines les plus prodigieusement rébarbatives du cursus juridique) et du concours d’éloquence de la rue des Saints-Pères, pigiste occasionnel pour des supports non précisés ; le portrait s’enrichissant au fur et à mesure de la lecture de ce petit gribouillage prétentieux, on se l’imagine comme une insignifiante tête-à-claques parisienne boursouflée de suffisance post-adolescente qui se prend pour Cioran en recopiant son cahier de textes et trouve un intérêt littéraire à ses masturbations matinales depuis qu’il pense avoir du talent.

L’Amateur de libérines compile sous une élégante couverture ses passionnantes considérations sur la vie. Il s’y répand en lieux communs et apparaît très vite comme la pitoyable imitation de dandy rive gauche qu’on vient de décrire, distribuant un cynisme facile qui appelle les baffes (« Mon dégoût du travail s’accompagnait naturellement d’un mépris immense pour l’argent. D’ailleurs, je ne touchais les billets de banque que ganté »), rappelant à tout va son prestigieux parcours juridique en employant des expressions amusantes tirées du Code civil (« pas de réticence dolosive ») et des jeux de mots de journal étudiant (« Au final, pourtant, rien ne changeait, il adorait toujours les grands saints et moi les fortes poitrines »). Ses obsessions sexuelles et sa misogynie aristocratique se réduisent à quelques paragraphes racoleurs sous lesquels perce l’ambiguïté d’une personnalité qui semble ne pas être parvenue à s’abstraire totalement des jouissances enfantines, incapable de contrôler ses ricanements à l’idée d’une surenchère sexuelle ou scatologique ou du simple emploi des mots qui fascinent les petits bourgeois acnéiques (« la femme réduite à sa plus simple expression. La machine à jouir. Jouir sans efforts, sans se débattre. La femme goulot de bouteille. Le sac à foutre, l’urinoir à sperme. »). Il a évidemment lu Debord et en a tiré l’idée de couronner ses chapitres de termes économiques, pour bien situer son camp ; en bon potache anarchiste, il s’est aussi dispensé d’avoir du style, sans doute prêt à débattre avec qui le veut bien qu’on ne mesurera pas son talent à l’aune d’une valeur pareille. L’Amateur de libérines compte deux passages amusants : l’évocation d’un camp de concentration pour beaufs et deux pages décalées sur les escargots. C’est peu. Ce roman est peut-être une plaisanterie, avec l’avantage d’être court. Dans le cas contraire, ce jeune auteur a désespérément besoin d’idées. « Antoine Buéno est aussi titulaire d’un permis de conduire », précise-t-on au dos du livre. Cela facilitera peut-être ses recherches.