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Il est difficile d’accepter qu’un phénomène n’ait pas toujours été perçu comme nous le percevons. D’imaginer que le plaisir que l’on éprouve à contempler un paysage ne fut pas partagé par nos lointains ancêtres, à qui ne serait jamais venu l’idée d’aller jouir de la vision du bord de l’océan ou d’une chaîne de montagnes. D’imaginer que certaines couleurs n’étaient pas vues par eux comme nous les voyons -les Grecs de l’Antiquité, par exemple, ne connaissaient pas le bleu, absent de leurs peintures et de leurs récits (la mer ou le ciel y sont mélanges de violet, de gris ou de vert). D’imaginer enfin que des notions aussi inscrites en nous que celles de campagne ou de jardin sont apparues récemment. Pourtant, les relations que nous entretenons avec la nature, qu’elles soient esthétiques ou politiques, dépendent elles aussi du stade historique et culturel dans lequel nous vivons. Il est d’autant plus difficile de l’accepter que l’on nous a appris à analyser un film en termes de cadrages et de plans, un discours en termes de syntaxe et de figures de rhétorique, mais pas à décrypter les éléments qui organisent notre vision des paysages, que nous appréhendons d’un bloc, hypnotisés par cet accord secret qui s’établit entre notre nature intérieure et la nature regardée.

Le paysage n’est en effet pas donné avant la culture. Il est création et recréation, permanentes et inconscientes, établies par des habitudes, formes, couleurs, idées et images présentes dans notre esprit, conditionné par plusieurs siècles de changements. Anne Cauquelin retrace leur histoire, depuis la peinture antique -qui est toujours illustration d’un récit ou d’un mythe, où le paysage n’est que le lieu de l’action-, jusqu’aux images de synthèse, en passant par le moment charnière : l’invention de la perspective à la Renaissance. Les tableaux, soudain, montrent ce que l’on voit. Les hommes s’en absentent, les animaux et les végétaux n’y sont plus souvenirs d’un récit, symboles d’idées ou de qualités morales. L’oiseau devient oiseau, l’arbre se fait arbre. La peinture offre le paysage et le donne comme reflet de la nature.

Peu à peu, les œuvres des écrivains et des poètes vont modifier nos regards, vont rendre « beaux » des lieux jusque-là ignorés ou considérés comme dangereux et laids. Peu à peu, dans les forêts, jardins, bords de mer, partout où l’on se rend pour regarder la nature, des hommes la modèlent, la transforment, établissent avec inconscience ou science un équilibre entre le sauvage et l’artificiel. Peu à peu apparaît la campagne et les images-idées qui lui sont associées (calme, nature, repos, etc.), le jardin, territoire privé qui réfléchit à son échelle la nature entière, l’environnement, etc. Tous ces éléments obéissent à une stylistique propre à la fois visuelle -à tout paysage correspond un cadrage-, culturelle -chaque donnée du paysage renvoie à des symboles et à des souvenirs- et politique -nos paysages sont très précisément étudiés et modifiés.

A l’heure où certains prônent maladroitement un retour à une nature qu’ils prétendent absolument naturelle et où d’autres ne gèrent les paysages qu’en fonction d’objectifs économiques ou liberticides, la lecture de ce livre s’avère indispensable. Admirablement pensé et écrit, il fournit de manière à la fois poétique et didactique les moyens d’analyser les discours et les actions de ceux qui, en se gardant bien de nous en informer clairement, modèlent ou veulent modeler notre environnement.