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4
sur 5

Connaissez-vous Alfred Delaquay ? Nous non plus, jusqu’à ces derniers jours. C’est pourtant l’étrange et mystérieuse personnalité de ce graveur parisien qui hante cet époustouflant premier roman britannique et fascine jusqu’à l’obsession le jeune Tom Lynch, son narrateur. Illustrateur de génie, Delaquay, mort au début du siècle, laisse une œuvre d’exception, dessins ou volumes illustrés (Le Paradis perdu de Milton, Les Fleurs du mal de Baudelaire, The Marriage of Heaven and Hell de William Blake), que conserve jalousement une société secrète dont les quelques membres se répartissent aux quatre coins du monde. C’est que Delaquay, opposé à toute reproduction en série, n’éditait ses ouvrages qu’à un seul et unique exemplaire, dont il interdisait par ailleurs la vente -pas de billets au milieu des chefs-d’œuvre. Tom, étudiant en arts à Oxford, est ainsi introduit dans l’univers mystérieux de cette poignée de bibliophiles avertis, organisés dans un réseau complexe où règne le secret et où président les étranges principes esthétiques du génial artiste. Conquis et émerveillé, il accède à la fonction fort convoitée d’archiviste de la Société Delaquay pour l’Angleterre : la Société prend désormais ses études en charge et alimente généreusement son compte en banque. De plus en plus fasciné par les dessins du maître dont il tente inlassablement de percer les secrets, sans cesse absorbé par la lecture du journal où il s’étalait en pensées ésotériques et considérations perverses, Tom perd pied. Le roman dépeint la spirale d’une descente aux enfers cynique, détrempée d’alcool et d’illusions : pris dans les filets d’une insoluble quête d’identité, il accepte finalement de se compromettre dans le projet d’un galeriste londonien cupide en créant de toutes pièces de faux Delaquay -une Ballade de la Geôle Reading, les Hauts de Hurlevent et des dizaines de dessins que l’on prétendra découverts par miracle dans une mansarde parisienne…

L’oxonien Alan Wall, dans cet étourdissant roman au carrefour du policier bibliophilique et de l’anti-roman d’initiation, nous promène dans un univers trouble hanté par les mânes des quelques grands noms auxquels l’énigmatique Alfred Delaquay accola le sien (« J’entrepris ensuite de lire Le Mariage du Ciel et de l’Enfer dans l’édition qu’en fit Delaquay. Jamais aucun écrit ne m’a autant convaincu de sa vérité. Et cette vérité se trouva éclairée davantage encore par les étonnantes gravures de Delaquay »). L’auteur nous balade de conférences universitaires (« Figures de femmes menaçantes et accusatrices », par le professeur Rachel Fein, laquelle « refuse d’utiliser du savon et de manger de la viande ») en doutes métaphysiques, de bibliothèques aux systèmes de classement farfelus en quartiers mal famés où le plaisir se paye et où l’alcool aide à franchir les gouffres. La douloureuse initiation de Tom Lynch, jouet de forces qui le dépassent, marionnette que se disputent à distance un génie mort au début du siècle, une société d’amateurs illuminés et quelques femmes, est en même temps un conte cynique, souvent drôle, et un plaisir d’érudit. D’un classicisme tendu de chausse-trappes, cette première traduction laisse augurer le meilleur.