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La dizaine de textes réunis, sous la direction de Pierre Bourdieu, dans ce numéro des Actes de la recherche en sciences sociales, offre un excellent état des lieux des recherches sociologiques consacrées au champ journalistique. Recherches qui, à en croire l’introduction, ont pour volonté d’évacuer les « jugements de valeurs », en particulier ceux que le lecteur possède et qu’il risque, à tort, d’attribuer à l’analyste. En « mauvais » sociologue, supposant de surcroît que l’existence d’une analyse neutre et scientifique relève du fantasme, nous rendrons donc compte de cet ouvrage avec subjectivité et « jugements de valeurs ». A commencer par le constat attristant sur lequel débouche la lecture du premier texte, Le Médiateur entre deux Monde, qui analyse, au travers des articles des médiateurs (André Laurens, Thomas Ferenczi, Robert Solé) dont Le Monde s’est doté depuis 1994, les concessions progressives faites par l’ex-« journal de référence » au journalisme de marché. « Lieu de révélation des reniements » du journal, la chronique hebdomadaire du médiateur est destinée à convaincre les lecteurs, au fil des semaines, de la validité des changements de la politique éditoriale du Monde : envahissement des images et de l’aspect « people », abandon des valeurs jadis prônées par Hubert Beuve-Méry, apparition de titres chocs, autant de faits qui visent à séduire un nouveau lectorat et que le médiateur justifie en usant de multiples et abusifs arguments, qui gravitent pour la plupart autour de la nécessité de s’adapter à la modernité. L’analyse de ces « reniements » sonne juste, et l’on peut d’autant plus la considérer comme pertinente qu’elle n’est, comme par hasard, pas du tout discutée dans l’article que Le Monde des livres du 14 avril a consacré à cet ouvrage.

Au-delà du cas du Monde, c’est l’ensemble de la presse et des médias audiovisuels qui « subissent » (accompagnent et parfois précèdent !) l’influence du marché. Dans les conditions de travail tout d’abord, marquées par le nombre croissant de pigistes en situation précaire, travaillant rapidement et à la commande, pour qui la déontologie est un luxe et qui ressentent leur activité comme un « simple exercice de communication consistant à fabriquer, selon des standards bien précis, des articles au contenu prédéterminé ». Les réductions des frais impliquent la diminution progressive des enquêtes et des vérifications et instaurent la disparition progressive des reportages au profit de courtes séquences, uniquement destinées à mettre en images les dépêches des agences de presse. Conséquence de ces conditions de travail : l’information, de moins en moins recherchée et vérifiée, tend à devenir complaisante et s’apparente de plus en plus souvent à de la « publicité rédactionnelle ». Comme le dit une journaliste interrogée, « il y a quelques années, quand on recevait un communiqué d’un attaché de presse, on le balançait au panier en riant bien fort alors que maintenant, tout se fait à partir de communiqués de presse parce qu’on a plus le temps. Un communiqué de presse était autrefois une alerte, mais jamais on l’aurait repris tel quel. Maintenant, on ne va plus à la source, on prend directement la pile de documents fournis par les attachés de presse ».

Quel que soit le sous-champ journalistique étudié, qu’il s’agisse du journalisme économique (à ses débuts plutôt « social » et « engagé »), rarement critique envers le patronat, ou du journalisme d’investigation, qui tend à la fois à politiser les faits divers et à « fait-diversifier » l’actualité politique, il ressort surtout de ses études la très faible autonomie de la majorité de la presse actuelle. Tiraillés entre les groupes financiers auxquels ils sont de plus en plus liés d’un côté et les « attentes » des consommateurs-lecteurs mesurées par de nombreuses études de l’autre, les journaux en arrivent progressivement, à l’exemple alarmant de la situation aux Etats-Unis, à proposer une information uniforme et -particulièrement dans le cadre économique- essentiellement destinée à un lectorat de « décideurs et de cadres ». Aux dépens, bien évidemment, de la critique, de l’éthique et de la réflexion.