« La tristesse n’est que de la joie usée », susurrait un Will Oldham alangui dans les sources chaudes de Old joy, précédent film de Kelly Reichardt (son premier, River of grass, déjà un road movie, reste invisible en France – lire notre entretien avec la réalisatrice), balade sylvestre sur fond d’amitié masculine et belle promesse qu’il appartenait à Wendy & Lucy de confirmer. Il n’y a plus guère de joie ici : à la mélancolie diffuse qu’apaisait dans Old joy le clapotis des sources et le tapis mousseux des bois, Wendy & Lucy oppose un accablement plus franc, en l’espèce ce qui, au premier abord, pourrait se présenter comme une sorte de Rosetta revu à la sauce Americana. Accompagnée de son chien Lucy, Wendy s’est jetée sur la route dans une Honda hors d’âge et avec une poignée de dollars, direction l’Alaska où la rumeur lui promet un boulot. Un road-movie, donc, mais un road-movie sans route, et un horizon bouché : l’entame du film la cueille alors qu’elle débarque dans un bled paumé de l’Oregon, où la Honda, sur un parking où Wendy vient de passer la nuit, rend son dernier souffle. Puis c’est le chien qui, abandonné de force tandis que Wendy se voit passer les menottes dans une superette, disparaît, condamnant Wendy à l’attente dans ce trou perdu qui la retient et, en même temps, ne veut pas d’elle.

De cette idée du road-movie impossible, le film fait un programme de mise en scène d’une absolue rigueur, substituant au trajet promis (le déploiement de la route, son horizon initiatique) une sorte de bégaiement, de course épuisante et centripète autour d’une poignée de lieux définis comme des pôles (le parking où un gardien bienveillant autorise Wendy, via son portable, à prendre quotidiennement des nouvelles de son chien auprès de la fourrière locale ; le garage où a échoué son tacot ; les toilettes d’un dinner où elle vient se rafraîchir…). La trame est étique, les dialogues rares, le film tout entier dévolu au tragique de cette stase, de cet échec saisi par la simple force du cadre et du découpage. En cela, Wendy & Lucy est aussi précis que Old joy semblait flottant, aussi programmatique que l’autre était souple. On pourrait lui reprocher, parfois, d’être à la limite du pur exercice, regretter la singularité de Old joy, ramenée ici à quelque chose de plus lisible, plus évident. Reste que, de l’un à l’autre, s’affirme, préservée par une semblable humilité, une mise en scène d’une acuité rare, infiniment précieuse. Pour l’heure, Kelly Reichardt planche sur un western.

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