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4
sur 5

S’il faut un martyr à notre cinéma français, le crucifié ne sera ni Lelouch ni Besson (trop friqués), ni Straub (les derniers aveugles -ceux qui ne mesurent pas son importance- se reconnaissent généralement à leur mauvais goût), ni Godard (qui a tout ce qu’il faut : c’est le monde culturel qui se vide). Notre martyr est Jean-Pierre Mocky, auteur moyen, inégal comme on dit, et qu’à chaque film on ramène à cette image de cancre doué sans que jamais ne se fasse dans un travail critique, la synthèse de sa singularité.
D’ailleurs, n’attendez pas qu’on la fasse ici, cette synthèse : Mocky a fait trop de films (citons pour mémoire La Grande Lessive, L’Ibis Rouge, A mort l’arbitre !, Noir comme le souvenir…) et trop de films moyens, et je n’ai pas de place. Mais parlons de Vidange, son dernier film. Mocky y interprète un rôle de gentleman magouilleur qui, pour abattre (par vengeance personnelle) certains corrompus de haut vol, charme une juge et s’en sert à ses fins. La magistrate, s’émancipant, se retourne contre lui. La corruption est une affaire sérieuse et comme toute affaire sérieuse il fallait en rire. Or, Mocky peut se montrer très drôle et le démontre : la crudité des situations, les dialogues particulièrement imagés, le classicisme du récit, tout marche ensemble et fait rire. La musique, importée des années 80, la noirceur des plans (qui va de pair avec la noirceur du milieu exploré : les hautes sphères des décisions secrètes ; Vidange, et c’est rare aujourd’hui, est un vrai film noir) donnent au film un aspect désuet qui fait beaucoup de bien en ce moment, alors même que le souci principal de nombre de gens est d’être dans le coup (et refouler le passé). Plutôt qu’hors des modes, Mocky fait la mode, ou bien détruit le concept. En outre, il anéantit le clergé, le monde politique et la magistrature, et redonne ses lettres de noblesse à l’héroïsme au cinéma en la personne de la juge.
Allez donc voir, allez donc écouter Vidange. Nous attendrons alors les projets qu’ont en commun Godard et Mocky : un Godard avec Mocky, un Mocky avec Godard et Binoche, si tout va bien.