Malgré une sortie limitée impensable au vu du potentiel commercial du film (et le succès du précédent de son réalisateur), ça valait le coup d’attendre : pour son douzième épisode, Jason, le vieux boogeyman à la machette et aux godillots crottés se paye le luxe d’écraser toute la concurrence. Survival pur et dur, brillant par la surpuissante simplicité de ses enjeux, le film de Marcus Nispel confirme une chose : le réalisateur de l’excellent remake de Massacre à la tronçonneuse est probablement aujourd’hui, en compagnie peut-être d’un Rob Zombie, le meilleur cinéaste d’horreur en activité. Certes, cet éloge du premier degré ne s’embarrasse d’aucun raffinement psychologique : c’est un peu comme si Nispel reprenait un vieux moteur rouillé pour le remettre à neuf et le booster à son maximum de puissance, une sorte de pur programme de réactualisation maniériste où tout se résume à quelques notions primales – impact, énergie, intensité des plans, empire élémentaire de la pulsion pliant chaque élément du film à son projet de terreur et d’insoumission aux règles les plus élémentaires de la courtoisie scénaristique (personnages haïssables, comportements étranges, cruauté inouïe). Dans la petite histoire du cinéma d’horreur post-Délivrance, la saga des Vendredi 13 a toujours été le vilain petit canard : à la fois héritière du vrai et pur survival des seventies (mais évidée de tout projet sociologique au profit d’une logique d’automatisation) et embryon malformé des eighties où il s’épanouit comme une sorte d’enfant attardé à côté de Freddy, à des années-lumière de l’esprit potache de la décennie d’Evil dead ou Street trash. Un drôle de programme pavlovien, offert tout entier, et non sans une certaine beauté métaphorique, au corps débilitant qui lui permet d’avancer sans défaillir : Jason, donc, gros amas de barbaque au regard vide, sorte de Michael Myers version mélancolique (la face au masque de hockey qui se relève brusquement quand on l’appelle) qui trace en taillant dans la jungle florissante des teenagers crétins que le destin pousse sur son chemin.

Tout le film se rend à cette mythologie grossière et jouissive, dans cet entre-deux de brutalité et de sérieux pas dupe de lui-même (la scène hilarante de meurtre dans un champ de cannabis). Mythologie du territoire de la bête (les environs de Crystal Lake, magnifiés par l’immense chef-opérateur Daniel C. Pearl, notamment lors de la scène du double-meurtre dans le lac), mais aussi de cette mécanique absurde de boucherie sauce forestière dont la saga a fait sa chasse gardée, et qui se décline ici en une succession de visions d’une puissance extraordinaire (le gros Jason trimballant un corps pourri et décapité sur son dos, s’affairant comme un manutentionnaire à l’usine). A la différence de ses concurrents du moment, Nispel est un cinéaste d’horreur au sens brut et presque bûcheron du terme. C’est au moment où la tension explose (apparitions traumatiques du tueur, meurtres sauvages, outrance radicale des dispositifs de suspense) que son talent se révèle le plus fécond, là où d’autres, tout aussi talentueux dans la mise en bouche ou la création d’atmosphère, s’effondrent souvent au moment de passer aux choses sérieuses (les moments de terreur ratés du dernier film d’Aja, les sales effets de petit malin d’Eli Roth, le syndrome déceptif du slasher-movie en général). Nispel grossit au contraire immodérément les séquences de folie à la Hooper (d’où la beauté inégalée de la poursuite finale de son Massacre à la tronçonneuse) et partage avec Zombie ce plaisir du plan qui casse tout, de l’explosivité maximale par où passe tout un pan du cinéma d’horreur des années 2000. Mais aucun autre que lui ne maîtrise à tel point cet équilibre entre cruauté hyperréaliste et glacis onirique, transformant la moindre scène de traque ou de face-à-face en scène d’anthologie (au sens littéral : une anthologie toujours à faire du genre). Et si ce Vendredi 13 – de très loin le meilleur de la série, en chute libre depuis un sixième épisode remarquable – fait regretter qu’Aja ait réalisé avant le duo Bay / Nispel un (pourtant bon) remake de La Colline a des yeux, sa manière de redonner in extremis à l’ogre si souvent décrié de Crystal Lake son statut de roi éternel du genre réjouit au plus haut point. Sans compter évidemment que cette bombe s’impose, dès sa géniale scène d’ouverture (presque un film dans le film) comme la plus belle claque du genre depuis The Descent.

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