PARTAGER
3
sur 5

Dans le titre du premier film de Catherine Breillat, on trouve déjà le trait d’ironie qui fait programme. L’énoncé du film se présente comme une antiphrase et indique le but recherché par la cinéaste : le retournement du cliché, la mise à mort des idées reçues, la fin des hypocrisies. Une Vraie jeune fille donc, pour dire l’horreur des regards adultes sur les corps adolescents, inconscients des effets qu’ils provoquent, souffrant de cette inconscience. Tout ça annonce Sale comme un ange, Parfait amour ou Romance, autant de titres rageurs, vengeurs pour contrarier le sens commun, l’abominable voix des majorités. On n’a pas assez dit, au moment de Romance, qu’il y avait chez Breillat, femme cinéaste, un côté moine-soldat, un côté « croisé » qu’elle s’évertue à nier quand tout la définit -violence du discours sur les hommes, pose prophétique de l’artiste briseuse de tabous- comme une grande cinéaste de la rancœur féministe.

Ce qui marque dans ce premier film, réalisé en 1975, c’est d’abord la grande liberté de montrer. A l’inverse de Romance qui montrait peu, qui jouait la frustration du spectateur pour faire advenir l’émotion de l’intérieur, dans une zone intime de soi qui était questionnée avec dureté et cruauté, Une Vraie jeune fille apparaît comme un film décomplexé, totalement libéré. C’est presque un film généreux, au sens où Breillat attaque frontalement les codes du regard masculin sur l’érotisme sans avoir recours à aucun discours mi-poétique, mi-philosophique qui empêchait parfois Romance de convaincre. Il y a dans la façon dont Breillat nous expose les troubles et les effrois d’Alice, adolescente conjurant l’ennui des grandes vacances et des parents odieux dans un tout terrain de fantasmes et de désirs intimes, une fraîcheur, une ingénuité presque, une absence de pose en tout cas, qui fait la force du film. Certes, il y a des séquences d’une grande sophistication, mise en images très crue des fantasmes, comme cette crucifixion sur le sable où l’on tente d’introduire un ver de terre dans le sexe d’Alice, ou encore la pose de l’adolescente assise jambes écartées sur les rails d’un chemin de fer ; mais l’intérêt du film est beaucoup dans l’alternance assez fluide entre ces moments de tension, où Breillat convoque les motifs glauques d’un imaginaire morbide et les scènes anodines, exposant le tableau d’une province ordinaire dans une esthétique qui rappelle beaucoup celle des fameux érotiques soft du dimanche soir sur M6.

La rhétorique savante sur le sexe ou l’incapacité des hommes à cerner le désir féminin, qui a accompagné la promotion de Romance et qui a transformé la cinéaste en papesse médiatique de la Chose, n’apparaît pas ici. Le film se défend tout seul. Dans son étrangeté insolite. Dans sa beauté parfois.