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4
sur 5

Le sadomasochisme comme moyen de résister au Tokyo contemporain : prendre de plein fouet (sans jeu de mots) la cruauté du monde, mesurer l’endurance de son corps face à la douleur ou à la torture sexuelle afin d’acquérir une force nouvelle. Ai, jeune prostituée de luxe, absorbe ses passes comme autant d’expériences intimes et constitutives de son « moi profond ». Fragile et pure, Ai rêve de retrouver l’homme qui l’a quittée quelque temps auparavant, figure médiatique mais insaisissable dont elle n’a jamais cessé d’être amoureuse.

Sans jamais sombrer dans le scabreux ni la provocation, Ryu Murakami propose une galerie de personnages tarés mais souvent lucides sur l’état de la ville au sein de laquelle ils tentent de survivre : baiser pour mieux oublier, s’aliéner afin de se déresponsabiliser, s’humilier dans l’espoir de trouver, peut-être, de nouveaux repères. Entre un homme d’affaires vicieux et une vieille chanteuse solitaire, on retiendra surtout l’incroyable « Maîtresse Saki », appliquant sa domination sur un client de façon implacable avant de faire jouir Ai dans un moment de sensualité touchante (cette dernière peut enfin crier et éprouver sans se freiner). Avec une classe et une légèreté infinies, Saki chante et se drogue à tout va, profitant des « richesses du Japon » jusqu’à son extinction définitive et programmée.

D’une indéniable beauté plastique, Tokyo decadence est un objet d’une fascinante polysémie : interprétable à loisir, on ne parvient jamais à savoir avec certitude s’il se déroule selon les règles d’un rêve magique (le pouvoir de la topaze achetée par Ai au début du film) ou d’un parcours davantage ancré dans le réel. Construit selon une boucle quasi parfaite, le récit investit les lieux froids et les pratiques folles de la haute-société japonaise avec un regard d’esthète sérieux (de la photo au montage, le travail est impressionnant) et de spectateur amusé par ses propres excès (la séquence de l’étranglement qui tourne mal). Réalisé en 1992, Tokyo decadence est le quatrième et avant-dernier film, à ce jour, de Ryu Murakami, que l’on connaissait déjà comme écrivain (avec notamment Les Bébés de la consigne automatique), mais qui s’affirme aussi comme un cinéaste original et intrigant dont on attend avec impatience que ses autres œuvres trouvent un distributeur.