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2
sur 5

Pascal Laugier persiste dans ses rêveries. Il a traversé l’Atlantique. Même cachée sous des oripeaux franchouillards, l’horreur US demeurait jusque-là sa manie principale (pour le dire vite, versant fantastique pour Saint-Ange, torture porn pour Martyrs). Il s’en va donc après deux essais franchement ratés – surtout en comparaison de films comme Haute tension ou A l’intérieur, qui nous avaient un temps redonné foi dans l’horreur française. Quel que soit le bout par lequel on prenait les films de Laugier, pastiche de films US ou bien vraie tentative française, on rebondissait sur le même zéro dodu. Mais le passage d’auteurs frenchies aux Etats-Unis est toujours un moment à surveiller. Précisément dans le genre horrifique, que taraude, depuis les seventies, l’Amérique profonde des rednecks et plus généralement white trash ; quelque chose en somme d’une fibre tellurique et primitive du pays.

Dans son ensemble, The Secret ne vaut vraiment pas grand-chose, mais déjà beaucoup plus que les deux précédents. En particulier sur les bords, dans les pauses et les creux. Avec The Secret, il faut garder le superflu et jeter l’essentiel. S’intéresser aux circonstances et aux atmosphères. La veuve d’un médecin (Jessica Biel, belle, pâle et brune) travaille dans une petite ville minière du nord des Etats-Unis où de temps en temps, un enfant disparait. Qui est le coupable ? Un peu partout, la même réponse énigmatique : « The Tall Man ». Martyrs avait le défaut de ne pas se tenir plastiquement plus d’une minute, d’être totalement désagréable à regarder du début à la fin. Dans The Secret, Laugier imprime à ses mouvements d’appareil une fluidité, une légèreté classieuse (surtout dans les vingt premières minutes, vraiment réussies) qui littéralement balaye l’hystérie forcée de son film précédent. Au détour de quelques plans d’ensemble, par exemple, il exhume les motifs climatiques du début de Shining. Ce sont plus largement des paysages, des routes forestières, des pinèdes, une bourgade évoquant le Castle Rock de Stephen King (ici rebaptisé Cold Rock), c’est-à-dire un espace d’emblée imaginaire et filmé comme tel, comme un conte brumeux, une rêverie automnale.

Rêverie dans laquelle intervient la thématique white trash, dont nous parlions plus haut, abordée par Laugier à la fois comme pure mythologie et (c’est ça le paradoxe) comme question sociale. Elle est ici prise au sens propre, comme malédiction raciale, cercle héréditaire fermé, symptôme d’une Amérique close sur elle-même, littéralement inapprochable. L’ouvrier, le sheriff, la barmaid, l’idiot du village, tous unis contre l’intrus ; bloc communautaire presque familial, cercle vicieux que Jessica Biel aura à charge de rompre. A priori, c’est une manière assez belle, pour Laugier, d’éprouver les limites de résistance de son rêve, de chercher à le confronter à un principe de réalité (il aurait été difficile pour lui de foncer tête baissée, comme Alexandre Aja, infiniment plus talentueux, l’avait fait avec son premier film US, La Colline a des yeux). Le problème, c’est qu’une fois sorti de cette ambivalence, dès que Laugier penche un peu trop d’un côté (l’action, l’horreur, le fantastique) ou de l’autre (le fait social), on atterrit sur le grotesque le plus spacieux : d’un bord à l’autre, et parmi d’autres, voir la scène de la fuite en camion, celle des violences chez les occupants de caravanes, nulles. Mais cette façon humble qu’a Laugier de douter de sa place, de se sentir à la fois intime et exclu vis-à-vis de l’Amérique, avec une petite mélancolie d’arrière-saison, rend malgré tout son film assez touchant.