Difficile de regarder The Bling Ring sans avoir la mémoire parasitée par les images du Spring Breakers d’Harmony Korine, tant les deux films semblent partir du même prémisse : une bande de jeunes filles enfin décidées à vivre leurs rêves MTV. Au rendu des copies, le Coppola ressemble au jumeau ratatiné du grand souffle romantique korinien, et gagnerait davantage à être comparé à un épisode de Gossip Girl. Korine offrait la forme la plus juste à ce rêve juvénile, en évitant l’entonnoir trop étroit du didactisme. Sa solution consistait à s’enfoncer toujours un peu plus dans la représentation, à n’opposer aucun dehors à ce rêve. L’illusion vraie, c’est celle qui n’en finit jamais, disait-il. D’où l’impression, en voyant le film, d’un rêve qui s’étire pour rester impuni.Si Korine filmait un MTV qui appartient davantage au 90’s, Sofia Coppola filme les rêves glacés qu’on retrouve ça et là dans des émissions comme Laguna Beach, Gossip Girl, ou l’émission MTV Cribs (ou une star fait visiter sa maison) ou encore le pullulement des blogs et de la presse people focalisés sur le look des célébrités. C’est, a priori, l’univers qui occupe Coppola, la fusion consommée entre le star-system et le consumérisme : paradoxalement, la petite bande de cambrioleuses de luxe guette une absence de stars, le fétichisme se concentrant sur la panoplie qui dort dans d’immenses penderies planquées dans des villas de verre.The Bling Ring est ainsi à voir comme un tournant dans la filmo de Sofia Coppola, qui délaisse ses films en aquarium et sa distance habituelle, pour emboîter le pas à une bande de lolitas au bord de la crise d’épilepsie. Tournant, parce que ce qui a toujours intéressé Sofia Coppola, c’est de placer des vitres autour de ses personnages, des vitres où faire glisser le monde et les autres, semblant rejouer sans cesse un remake du Lauréat. D’où cette impression d’une filmographie condamnée à des variations sur le jet-lag existentiel, dernièrement caricaturé dans le farcesque malgré lui Somewhere. Dans ses meilleurs moments (Lost in Translation), cette vitrification prenait la forme doucereuse d’une écriture blanche, un peu comme si Coppola se faisait la Bret Easton Ellis des princesses.

 

Qu’est-ce que le Bling Ring sinon le désir de passer de l’autre côté de la vitre ? Pour ce faire, le gang pénètre les villas, retourne les flashs des appareils photo contre elles-mêmes. Pour Coppola, passer de l’autre côté c’est épouser le rythme de sa bande, et donc mettre de côté la distance ironique. The Bling Ring est ainsi d’une forme instable, trop hétéroclite pour assumer ce passage, tiraillé entre la frénésie de Spring Breakers et le rêve dentellé de Virgin Suicides(dont Bling Ring reproduit d’ailleurs le récit rétrospectif) avec ses banlieues pavillonnaires idylliques, son puritanisme empoisonné et ses chambres de jeunes filles – notons d’ailleurs le choix on ne peut plus pertinent de Leslie Mann en mère fanatique, poursuivant le rôle qu’elle avait dans le dernier Apatow. C’est dans la simplicité de cet imaginaire figé de jeunes filles au bois dormant, qui est le sien depuis son premier film, que The Bling Ring trouve ses plus beaux moments suspendus, lorsque les jeunes filles se contemplent au ralenti dans le miroir, sirotent leur soda en pénétrant le hall du lycée. Coppola excelle à transmettre cette saine tranquillité,  à recueillir ce laps de temps calé entre le sommeil et l’éveil, cet espace contenu dans un battement de cils de jeune fille.La limite du film est à l’image de cette scène où l’idyllique petit matin en famille se fait menacer par l’imminence de la sirène de police : c’est la jeunesse contemporaine qui perce à travers les vapeurs vanille. The Bling Ring n’arrive ainsi toujours pas à se départir de la fixité muette et de l’aspect vitrifié du cinéma de Sofia Coppola, à assumer sa part de présent. Ce qui fait qu’elle est toujours loin derrière sa bande, et en cela, en retard de dix ans sur Spring Breakers. Tout ce qui faisait tenir ses films se retourne contre elle, se révèle inadapté à son sujet : la répétition jusqu’à l’absurde d’une même scène se fait ici récit sclérose, rivière bégayante de sacs, de diamants et de champagne. Le film piétine dans la barbe à papa alors qu’il se voulait trash, délaissant le paradis des culottes roses pour se river au contemporain. Flingue, alcool et cocaïne ont ainsi le même degré de dangerosité que des paquets de Haribo, parce qu’à travers une vitre, Coppola est incapable de mener quoique ce soit à son paroxysme, elle qui justement ne s’épanouit que dans une forme de durée warholienne ou de stase hamiltonienne.Point de salut pour Sofia Coppola, en dehors de ce silence vitrifié. Toute la dernière partie de The Bling Ring en témoigne, lorsqu’au détour de quelques phrases embarrassantes, un discours sur l’Amérique se distille, laissant dangereusement planer le spectre d’un didactisme bas du front. L’envers de cette prudence c’est encore et toujours le vide qui lui fait office de point de vue. Ce vide c’est aussi celui avec lequel elle s’empare de ce tourbillon d’images issues de Google Maps ou de Facebook, sans jamais rien en faire, les accumulant comme signes extérieurs de réflexivité – matière contemporaine jamais digérée, trop rugueuse pour Sofia Coppola, décidément larguée quand il s’agit de manier les images d’autre part que du point de vue d’une vitre.

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