PARTAGER
2
sur 5

Le mélange des genres cynique et sentimental réussit peu, la contradiction se trouvant en général mal résolue (un exemple récent : A vendre de Laetitia Masson, où en tenant l’ambivalence chez le personnage interprété par Sandrine Kimberlain, la réalisatrice ratait son coup et se rendait tout à fait ridicule). Il faut revenir à Bertold Brecht, ou peut-être aux films d’Otar Losseliani pour croire qu’un mélange est faisable.
Cynique et sentimental, Pintilié cherche à concilier l’un et l’autre, et Terminus Paradis, son huitième film pour le cinéma (il travaille sinon pour la télévision et surtout le théâtre), mêle une très grande histoire d’amour à une débâcle d’un cerveau, celui de Mitou, gardien de cochons syphilitique et buveur de vodka, qui s’engage dans l’armée pour ne plus avoir à supporter son père. Auparavant il tombait amoureux de la petite et courageuse Norica, qui couche avec le gros patron du café Gili parce qu’elle ne peut pas faire confiance à Mitou. Un unique objectif motivera dès lors le militaire : la reconquérir, à tout prix, quitte à écraser au char le café de Gili, à le tuer au fusil, à traîner Norica sans lui demander son avis…
Voilà pour le sentimental. L’obsession de Mitou pour sa reconquête n’est pourtant pas ce que le film offre de plus prenant : quand près de la conclusion Norica dit soudain qu’elle comprend ce que Mitou attend d’elle, cela fait déjà un certain temps qu’on s’en était désintéressé, et l’on se fiche de ce qu’il cherche et pourquoi. Le film n’est pas parvenu à rendre la légitimité de cet amour fou. C’est que l’amour, même hystérique, prend toujours une forme concrète. Par exemple dans Toni de Renoir, l’amour pèse sur le destin des protagonistes de la même façon que leurs pieds pèsent sur le sol qui les accueille… Pintilié fait lever les yeux de son couple vers le ciel, mais que regardent-ils ? Leur passion, trop théorique, ne se partage pas.
L’intérêt, peut-être un peu illusoire, de Terminus Paradis, réside dans les moments de cynisme pur. Quand rien n’est plus à perdre, semblent vouloir dire Mitou et Pintilié, rions bien fort : Mitou s’enfuit de l’armée dès qu’il en a l’occasion mais c’est pour y être ramené aussitôt et y subir tous les supplices. Tant pis, un peu plus tard il s’enfuit à nouveau et subit le double. Etc. L’humour du cinéaste consiste à faire toucher le fond à ses personnages, puis à rigoler un grand coup, à dédramatiser.

Cela marche très bien. Certaines situations, les dialogues (entre Mitou et Norica) sont finement et intelligemment travaillés. Pintilié, cependant, aurait dû se séparer à la fois de son penchant pour la suspension mystique (du genre : après un bon bordel, plan d’un champ caressé par le vent et le soleil, auquel s’ajoute un discours creux et vague) et de sa fin catho-romantique, qui donne le sentiment d’être incontrôlée et sans humour. Son cinéma pourrait se rapprocher de celui ô combien insupportable de Zulawski. Il en est encore assez loin.
Bref, un film qui n’est pas inoubliable (Un été inoubliable, réalisé en 1993, et paraît-il Le Chêne, 1991, étaient autrement réussis), mais un film défendable en ces temps stériles.