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Pour dire la radicalité du dernier film d’Abbas Kiarostami, pour rendre compte de l’expérience au sens propre qu’il fait partager à ses spectateurs, enfin pour attirer l’attention des cinéphages blasés sur sa rareté, on pourrait imaginer une contre-publicité extrême. A la manière des formules-choc qui faisaient le charme des bandes-annonces des années 60 : « Courez-voir le premier film sans scénario, sans acteur et sans cinéaste, courez voir le film le moins coûteux de l’histoire du cinéma ». A la rigueur, et à la lettre, Ten est presque un film où il n’y a rien à voir. L’annonce pourrait se conclure par un provocant : « le 18 septembre, circulez ».

Car Ten est un film de circulation : circulation routière, trafic intense où s’inscrit une voiture dont l’habitacle avant fournit le lieu principal de l’action ; mais, surtout, circulation des sentiments, des émotions entre les personnages, trafic encore, mais au sens d’échange, de contrat. Sur le deal comme type de rapport entre deux individus, Bernard Marie Koltès, qui en avait fait le cœur d’une de ses pièces* disait : « on n’échange pas un sac de riz contre un sac de riz ». Ce que deux êtres échangent en discutant, ce qu’ils troquent d’eux-mêmes quand ils s’adressent à l’autre, cette chose qui passe dans l’énergie de la prise de parole est le grand sujet de Ten. A ce titre, l’anecdote réelle qui a inspiré le dispositif au cinéaste mérite d’être rappelée : une psychanalyste, interdite par une décision de justice d’exercer dans son cabinet, est contrainte de recevoir dans sa voiture une patiente, venu à son rendez-vous parce qu’elle n’était pas au courant. Au bout d’un moment, un officier de police arrive et leur ordonne de quitter leur stationnement ! C’est ainsi que les séances de psychothérapie commencent dans la voiture. Ces séances itinérantes dureront une semaine. Renonçant à l’analyse à proprement parler, parce qu’elle imposait une seule voix (le patient) écoutée par l’autre (le médecin), Kiarostami a conservé de cette histoire originelle l’idée de la voiture-lieu de parole et l’échange comme scène principale du film.

A cette idée simple -décor unique, scène unique- prodige d’économie de moyens, susceptible d’éveiller la vocation des apprentis cinéastes les plus fauchés, Kiarostami ajoute un principe qui couronne le fameux dispositif et le rend vertigineux à toute analyse : les passagers de la voiture sont toujours filmés d’un même point de vue, la caméra DV fixée près du rétroviseur, oeil neutre qui produit les dix plans séquences du film. Devant cet enregistrement brut, on est saisi par la grande liberté des personnages. Avec Ten, Kiarostami invente la direction automatique d’acteurs et offre parmi les personnages les plus bouleversants vus au cinéma depuis longtemps : à la fin du film, les larmes qui coulent sur le visage de la jeune amie de Mania ne sont pas seulement la capture magique du réel, elles sont tout le cinéma de Kiarostami, le film et sa théorie, cette beauté durable des choses qui marque le spectateur après chaque opus de l’iranien : c’est le voyage en scooter de Close-up, le plan final d’Au travers des oliviers, le plan des soldats qui concluent Le Goût de la cerise.

On a beaucoup dit que la force du cinéma de Kiarostami était sa croyance dans le réel, dans l’enregistrement du réel. C’était une manière (juste) de rappeler qu’il continuait le travail des Renoir, des Rossellini, avec la même posture morale aussi : qu’est-ce qui arrive au réel quand je le filme ? Mais ce rappel de références diminue trop la dimension contemporaine de son cinéma. Ten est d’abord un film en DV qui propose un point de vue passionnant sur le régime proliférant des images de mini-caméras (web-cam, vidéosurveillance, etc.). Entre la thèse puriste de la prolifération incontrôlable -point de vue classique de l’auteur rangé- et celle de l’internaute fou qui passe ses nuits dans la salle de bain webcamisé de sa voisine, Kiarostami pose que les images, quelles qu’elles soient, sont affaire de regard et de mise en scène, pour l’oeil du spectateur autant que pour celui du cinéaste. Réconciliation des Anciens, des Modernes et des post-modernes ? Voilà la bande-annonce : « Ten est un film qui vaut le déplacement, où il y a absolument tout à voir« .

* Dans la solitude des champs de coton.