PARTAGER
2
sur 5

Ce pourrait être le prélude d’une partie de Cluedo. Qu’a-t-il bien pu arriver, qui ait entraîné la fin prématurée du docteur Lenoir ? Après Ozon ou Bonitzer chez nous, Stephen Frears propose son hypothèse nonchalante, quelque part dans la campagne anglaise, dans la demeure cosy d’un romancier à succès. Quelques hôtes, tous écrivains plus ou moins amateurs venus se ressourcer ou chercher l’inspiration, le temps de longues vacances. Ça commence pas mal : l’apparition du jardinier torse nu déclenche le cliquetis des machines à écrire (ou des ordinateurs ? – la désuétude du tout a déjà contaminé nos souvenirs). Pour l’une, c’est le début d’une romance ; pour l’autre, d’un polar lesbien sanguinolent. Chacune son style, son pianotage plus ou moins nerveux. Bon gag, et cette veine sitcomesque rend le film sympathique a priori. Il n’en restera bientôt plus grand-chose : trop paresseux pour être vraiment comique, Tamara Drewe se contentera d’un ton relativement enlevé, une aisance appréciable mais sans véritable inventivité.

Façon Cluedo, donc, le film a ses archétypes : le notable, la local girl… Dominic Cooper est sans doute celui qui, dans son rôle de rock star, pousse cette logique le plus loin : mascara, Porsche jaune rutilante et silhouette bd. Le film aurait sans doute gagné à aller plus franchement dans ce sens, à assumer pleinement sa part de théâtralité et d’artifice, un peu à la manière des adaptations de Leroux par Podalydes – au risque, évidemment, de s’enfermer dans un petit vaudeville un peu clos. Au lieu de ça, pas grand-chose. De Frears (pas vraiment un auteur, mais un cinéaste qui a su porter quelques projets assez étonnants), il était permis d’espérer quelques voies de traverse. Mais Tamara Drewe est une autoroute balisée et prévisible, où tout ce qu’il y a à savoir des personnages est exposé d’entrée de jeu, où le déploiement des trajectoires et des intrigues suit une mécanique archi-réglée. Même le passage de la fantaisie à une certaine gravité ressemble moins à une salutaire rupture de ton qu’à une inflexion logique et programmée. Avec un peu d’indulgence, on pourrait concéder que cette absence d’aspérité a aussi de quoi intriguer, qu’il y a dans cet enchaînement imperturbable des évènements (on se réconcilie en une soirée et un mensonge, on se marie au bout de quelques jours) quelque chose de plus curieux et retors qu’il n’y paraît. Mais il reste difficile d’y voir autre chose qu’un manque d’intérêt, de la part d’un cinéaste manifestement distant et distrait.

Pourtant, Frears a quelques idées. Par moments (trop rares), un léger sursaut, une vague intuition, se font jour. Globalement, on préfère le film quand il s’extraie un peu de son cocon mou pour s’aventurer, ou bien, comme on le disait, vers le pur artifice, ou alors et surtout, à l’autre extrême, du côté des réalités sociales du Royaume-Uni d’aujourd’hui. Sur ce plan les deux jeunes ados sont précieux : la crudité du vocabulaire et de leurs préoccupations tranche heureusement avec le ronronnement ambiant, et vient rappeler qu’à côté du manoir il y a le bled paumé, l’ennui, les filles mères et les familles déchirées. Le film alors n’est pas loin de renvoyer un écho discret à Fish tank. Les scènes de la jeune Jody avec le rocker, un pied dans le fantasme, l’autre dans les enjeux du cinéma social, s’avèrent de ce fait les plus réussies. Dans ce grand écart, Tamara Drewe finit par trouver son ton, et laisse même entrevoir quelque chose d’assez fort du désarroi d’une certaine Angleterre lower / middle class. Le reste du temps, il peine à dépasser son statut d’oeuvrette de circonstance, pas déplaisante mais au final assez vaine et désinvestie.