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5
sur 5

Son dernier film, Max mon amour, datait déjà de 1986. Quatorze ans après, le leader de la nouvelle vague japonaise (Contes cruels de la jeunesse, L’Empire des sens), Nagisa Oshima, revient au cinéma à 68 ans, toujours animé du même mordant. Evocation de l’homosexualité latente qui émane d’une communauté masculine institutionnelle, Tabou s’appuie sur une réalisation classique (rigueur des cadrages et de l’enchaînement des plans) dont l’académisme se trouve volontairement ébranlé par le sujet. Car immédiatement, une correspondance s’établit entre ce choix de mise en scène et le récit. A partir de 1863, le Shogun qui a signé un accord commercial avec l’étranger a besoin d’une milice qui le protège des nationalistes. Le Shingushemi, sa garde personnelle, recrute donc des samouraïs pour exercer cette fonction. Lorsque le jeune Sozaburo Kano intègre ce corps où le sens de la hiérarchie et de la rigueur domine, la beauté androgyne de cet élément perturbateur provoque un trouble qui entrave la bonne marche de cette unité. Oshima traque à travers chaque geste désaccordé, chaque regard évasif, les stigmates d’une attirance homosexuelle tantôt refoulée, tantôt assumée en secret. Sous la tenue rigoureuse d’une réalisation rigide, palpitent, presque imperceptiblement, des convoitises hors norme et dissimulées qui bousculent astucieusement le cadre d’un cinéma traditionnel. Ainsi, au-delà du tumulte étouffé qui s’empare de cette corporation habituellement ordonnée, le cinéaste donne corps à un merveilleux personnage fantasmatique.

Tabou se clôt par une extraordinaire succession de scènes oniriques, véritable quintessence de la puissance d’évocation sensuelle dégagée par le jeune trublion « hérotique », qui sape allègrement la tenue impérieuse de l’articulation des plans. Les couleurs s’intensifient et débordent, les chimères prennent le pas sur le réel et créent une confusion visuelle irrésolue. La nature ambiguë et fondée sur l’indétermination (immature, arriviste, homosexuel, influençable ?) de la personnalité et de la plastique du jeune samouraï engendre des effets du même acabit. Le doute et la suspicion s’infiltrent dans le groupe et dans les images, brouillant même la perception de leur commandant (impeccable Takeshi Kitano en garant de l’ordre désarçonné) jusqu’à attiser chez lui les ferrements d’un fantasme dont l’éclosion et l’expansion lui échappent. Tabou est ainsi traversé par une discrète subversion qui fait affleurer des sentiments précautionneusement enfouis. Avec maestria, Nagisa Oshima transcende un classique film d’époque en brillante évocation moderne de pulsions sexuelles insoupçonnées.